Roman : LES AILES DU TRAÎTRE 1er chapitre

Publié le par Aelghir

      

Avertissement : beaucoup de notes  [dans la mise en page du roman, elles sont en bas de chaque page, ici, elles se trouvent de force forcé à la fin du chapitre, c'est un peu moins facile à gérer. Le personnage principal use, en tant qu'Avian (ou Fear Thuas) d'un vocabulaire issu d'une langue antique, l'Éirænn, en rapport avec son don. (Je me suis inspiré de mots irlandais pour bâtir le vocabulaire des Fear Thuas), il a bien fallu que je précise la signification des termes.

 

 

 

 

 

 

        Cyril Certys appuya son front fiévreux contre la vitre. Le contact froid lui procura un léger apaisement. Le carrosse noir cahotait sur une route mal entretenue. Le lourd véhicule traversait une forêt de hauts fûts sombres qu’en d’autres temps son passager forcé eût admirée. Le regard de celui-ci glissa sur la silhouette du cavalier armé qui chevauchait à côté de la voiture. Malgré lui, sa pensée dérivait vers la femme qui, trois jours plus tôt, avait signé le décret de relégation. Il dut fournir un effort considérable pour empêcher les larmes d’envahir ses yeux.

         — La Dalle Noire jouxte le Castellar[1]. Cet adage a beau être ancien, il s’applique parfaitement à vous.

         Le jeune homme opposa le silence à la sarcastique remarque du Préfet de Police. Le baronnet ne se privait pas du plaisir de mortifier le prisonnier. Chargé d’escorter le favori en disgrâce jusqu’à Comarck, il appréciait visiblement cette mission. Avec une fausse compassion, il enfonça le clou :

         — Comte Certys, comme je vous plains ! Etre monté si haut pour vous retrouver assigné à résidence dans une forteresse, voilà qui doit être particulièrement difficile à vivre. Alors que vous faisiez la pluie et le beau temps à Nestoria !

         Sans se donner la peine de masquer ses sentiments, le policier prenait sa revanche sur l’un de ces grands seigneurs qui le traitaient avec condescendance. Trop sûr de son pouvoir, le bel Avian avait perdu la faveur de la souveraine du Lusitan. Il ne méritait plus aucune considération.

         Cyril imaginait aisément les réflexions du cerbère. Bollet avait conquis sa position par un travail acharné mais aussi grâce à de nombreuses compromissions. Toutefois, il ne pouvait cultiver l’espoir de monter plus haut dans l’échelle sociale. Or, celui qu’il surveillait d’un œil sournois était issu de la roture, même si sa famille comptait parmi les plus fortunées du royaume. Ses talents et son physique lui avaient offert l’accès à la noblesse. La Suprême aurait pu se contenter d’en faire un simple baronnet, comme Bollet. Néanmoins, passant outre à la désapprobation des grands Vassaux, elle avait érigé son domaine de Lindia en Comté.

         De surcroît, après avoir prononcé la disgrâce du favori, la souveraine ne l’avait pas dépossédé de ses propriétés. Étant, de par sa fonction, l’un des hommes les mieux informés du royaume, le Préfet de police savait que le prince consort avait fulminé. Erri de Noton escomptait s’approprier les riches dépouilles du relégué. À son grand dam, la reine avait décidé de confier la gestion du domaine à l’exemplaire épouse du Comte Certys.

         Qoui qu'il en fût, malgré toute son arrogance d’Avian, le futur reclus de Comarck ne pouvait plus se targuer de son titre, de sa fortune et de sa belle figure.

         — Espérez-vous que notre souveraine vous accordera son pardon ? Vous imaginez-vous qu'elle vous rendra son affection et sa confiance ? Laissez-moi vous détromper, par pure charité. N’entretenez pas de faux espoirs. Votre attitude tout comme vos propos outrageants s’assimilent à une rébellion ouverte, encore plus en période de crise. En fait, la Suprême a agi au mieux des intérêts du royaume. Elle ne commettra jamais la faute politique de vous rappeler. Et n’avez-vous pas à la cour un ennemi puissant ? Le prince consort ne vous permettra jamais de reprendre une place qui lui a toujours porté ombrage. Vous vous doutez bien que personne n’interviendra en votre faveur : votre chute en réjouit plus d’un qui vous faisait bon visage. Que voulez-vous, Comte Certys, votre ascension fulgurante a fait de nombreux jaloux. Un roturier qui supplante les grands Vassaux ! Sans parler de ce sentiment de supériorité dont vous autres Avians ne faites pas secret. Ce que l’on tolère d’un égal en naissance, on l’accepte moins aisément d’un inférieur. Mais prenez patience, un long, très long séjour loin de la cour apaisera certainement les rancœurs.

         Le jeune Comte ne répondit rien à l’opportuniste fonctionnaire. C’eut été inutile et dégradant. Il savait de son garde-chiourme que, fils d’un noble campagnard, il était venu dans la capitale pour faire carrière. Sa ténacité et sa sagacité l’avaient élevé au poste de préfet de Police. De par sa position, il ignorait peu de choses sur ce qui se passait à la cour et à la ville. Peu importait que son vis-à-vis fît mine d’ignorer ses commentaires, il se satisfaisait de s’écouter parler.

         Cyril Certys détourna ostensiblement les yeux. À l’évidence, le nobliau ne le portait pas dans son cœur. Ce n’était pas d’une grande originalité puisqu’il partageait cette aversion avec la plupart de ceux dont les veines charriaient un tant soit peu de sang noble. Trop beau, trop brillant, trop aimé de la Suprême, né d’un père roturier, Cyril dérangeait. On lui reprochait, bien plus qu’aux autres Fear Thuás[2], de mépriser la foule immense des gens dénués de pouvoir. Il n’avait jamais désavoué le Difríocht[3] intimement lié à la possession de la Fæbhair[4], pas plus qu’il ne reniait le Barr[5] dont se prévalaient les détenteurs de la Cumhácht níos airde[6]. En tant que Fear Thuás, différentiation et prééminence lui paraissaient naturels : son don le séparait du commun des mortels et faisait de lui presque l’égal des dieux. De plus, il ne se souciait pas de se fondre dans le moule du parfait homme de cour. Et pire encore aux yeux des courtisans lusitans, le Comte Certys, favori de la souveraine, était un sang-mêlé, à moitié Nextian.

         Un cahot secoua le carrosse et Cyril heurta de l’épaule le montant de la portière verrouillée. Bollet avait pris autant de précautions que s’il convoyait un dangereux criminel. En sus des deux gardes à cheval, une voiture précédait la leur et une autre la suivait de près. Le policier s’imaginait-il que son prisonnier allait tenter de lui échapper ? Peut-être appelait-il de tous ses vœux l’occasion d’abattre un gibier de haute volée... Cyril baissa les yeux sur ses mains.

         L’avant-veille, au petit matin, le baronnet Bollet était entré en conquérant dans l’appartement où Aminta l’avait consigné. Escorté par une dizaine de gardes armés, le Préfet de police avait toisé le favori déchu et avait clamé :

         — Comte Certys, la Suprême a ordonné votre relégation dans la forteresse de Comarck. Tendez vos mains.

         Il lui avait passé des menottes. Cyril n’avait opposé aucune résistance.

 


         — Enfin nous arrivons ! Quelle route atroce ! On voit bien qu’on se trouve au bout du monde. Comte, admirez donc ce formidable édifice. On ne s’en évade pas. Les murailles en sont fort élevées.

         Cyril jeta un bref regard sur sa gauche. Il découvrit une construction sinistre, toute en angles durs. La forteresse plaquait sa silhouette massive sur un ciel livide. En cette région frontalière, à près de cinquante lanis  au nord de la capitale, l’automne était une saison froide et sans couleur. A Lindia, bien plus au sud, loin de cette contrée déshéritée, on commençait les vendanges et on engrangeait le blé roux, le meilleur de tout Lusitan. La lumière dorait les bras nus des filles. Sous leurs grands chapeaux de paille, elles souriaient en rêvant au jeune maître qui aimait venir goûter aux produits de ses terres. La beauté robuste des paysannes l’attirait tout autant que le vin pourpre et la chasse dans les forêts giboyeuses. Cette année, elles l’attendraient en vain. Reverrait-il un jour son beau domaine ? Lorsque Artémisia, qui y vivait, apprendrait le châtiment de son époux, pleurerait-elle ou se contenterait-elle de secouer la tête en se disant qu’il avait récolté que ce qu’il méritait ?

         Avec un fracas de tonnerre, les lourds véhicules roulèrent sur le pont de bois au-dessus du large fossé à sec et s’engouffrèrent sous la poterne. Une herse s’abaissa derrière eux. On prenait tant de précautions à l’encontre de l’ancien favori que cela en devenait risible. Le carrosse s’immobilisa peu après. Bollet s’étira en grommelant, fit jouer ses épaules, trop larges pour sa courte taille et frappa impatiemment sur la vitre de la portière de droite. Un garde accourut et ouvrit à l’aide d’une clef tirée de sa poche de poitrine. Bollet, mécontent d’avoir attendu, le bouscula à sa descente puis se retourna vers Cyril qui n’avait pas bougé :

         — Terminus, Comte Certys. Suivez-moi ou je vous fais extirper de là par mes hommes, grinça-t-il.

         Le jeune homme obtempéra. Il ne gagnerait rien à s’obstiner sinon à se faire molester par des brutes. Malgré ses mains attachées et ses jambes ankylosées, il réussit à mettre pied à terre sans se ridiculiser. Un grand frisson le parcourut de la nuque jusqu’au bas du dos. Il lui sembla que la froideur des pierres qui l’environnaient se communiquait à lui. De plan carré, la cour était dallée d’une roche à peine plus claire que l’appareillage des hauts murs. Quatre tours d’angle écrasaient de leur masse rébarbative la place que la fin du jour plongeait progressivement dans la pénombre. Un unique escalier conduisait à un chemin de ronde sans parapet sur lequel deux soldats montaient la garde. Cyril reporta son regard sur le groupe d’hommes qui attendaient en silence. Une dizaine de soldats à l’air borné se tenaient raides, comme à l’exercice. Leurs uniformes ternes ne déparaient pas la grisaille générale. Devant le parterre de rustres, un grand homme maigre, bras croisés à hauteur de poitrine, toisait les arrivants. Il arborait une tenue plus seyante, d’un bleu sombre souligné de magenta. Le militaire fit enfin trois pas en avant et salua brièvement Bollet. Le Baronnet lui adressa un signe de la tête aussi bref et se présenta :

         — Préfet de Police Bollet. Comme vous en avez été informé par un chevaucheur, le Comte Certys est relégué à Comarck pour la période de temps qu’il plaira à la Suprême.

         Le commandant de la forteresse claqua des talons et s’exprima tout aussi sèchement :

         — Capitaine Hermon. Je prends le prisonnier en charge dès maintenant.

         Au moins, on ne pouvait le taxer d’hypocrisie. Dans la bouche presque sans lèvres du Capitaine Hermon, les euphémismes utilisés par Bollet laissaient la place à la réalité de l’enfermement. Cyril Certys se départit de son apparente indifférence et adressa au policier un demi sourire hautain.

         — Voyez, Baronnet, à quel point vous aviez raison. La dalle Noire... Même si je ne suis plus Commandeur, je reste le meilleur Avian de tout Lusitan. Et voyez ! On m’assigne pour gardien un firtalamh[7], un vulgaire rampant !

         Bollet toussa pour masquer son amusement. Le choc des deux personnalités promettait d’animer Comarck pendant les années à venir. Hermon rétorqua :

         — Il est vrai que je suis un rampant, mais ce sont ceux qui se prennent pour des aigles qui tombent de haut.

         — Les aigles sont très difficiles à garder en captivité, capitaine.

         — Vous n’avez pas tort : nombreux sont ceux qui en meurent.

         Le favori déchu ne lui concéda pas la faveur d’une réponse. Il tendit ses bras vers le Préfet de Police.

         — Ne devriez-vous pas reprendre votre matériel ?

         Le policier tiqua. Par ces mots en apparence anodins, Cyril Certys lui signifiait son congé comme s’il était le maître des lieux. Le châtiment ne semblait pas avoir entamé chez lui ce Barr qui justifiait aux yeux des Avians la morgue de leur caste. Une fois les menottes ôtées, le jeune homme frotta longuement ses poignets meurtris sous l’œil agacé du commandant de la forteresse. Bravant l’impatience de ce dernier, il reporta son attention sur Bollet. Dans la cour désertée par la clarté du jour, l’homme était à peine plus qu’une silhouette courtaude et trapue. Tous deux n’avaient plus rien à se dire. Tout au long du voyage, le policier avait déversé son fiel et, juste avant qu’il ne repartît pour la capitale, l’unique phrase que le prisonnier lui avait adressée équivalait à un camouflet.

         Le baronnet grimpa sans tarder dans le carrosse. Il avait décliné l’invitation, prononcée du bout des lèvres, de passer la nuit à Comarck. Il préférait reprendre la route malgré la nuit et s’arrêter quelques lanis[8] plus loin, dans une auberge rustique mais bien plus hospitalière. Cyril regarda disparaître son dernier lien avec sa vie passée. À cet instant, le capitaine Hermon, suivi d’un garde portant un flambeau, s’approcha de lui et posa une main sur son épaule. La pression presque douloureuse de ses longs doigts noueux notifiait à l’ancien favori qui commandait Comarck.

         — Il est temps pour vous de gagner vos appartements, proposa-t-il ironiquement. Mais auparavant, comprenez bien ceci : vous avez vu mes murs, vous avez traversé la forêt. On ne s’évade pas de ma forteresse... Peut-être avec des Ailes mais nous, rampants, nous n’en possédons pas.

         Le prisonnier soutint le regard narquois. Hermon atteignait sensiblement la même taille que lui et comptait au moins le double de son âge. Dans la lumière trompeuse de la torche, Cyril ne parvenait pas à déterminer la couleur des yeux enfoncés dans leurs orbites. Les joues comme avalées, les lèvres réduites à une ombre, les rides creusant des sillons profonds témoignaient que le sourire animait rarement ce visage. Le favori déchu émit un reniflement dédaigneux et se détourna. Hermon laissa retomber sa main.

         — Adjudant Santif !

         — À vos ordres, mon capitaine !

         — Conduis le détenu dans la tour Nord, ordonna Hermon avant de se détourner et de se diriger vers le logis principal.

         L’homme s’empressa de montrer sa bonne volonté en bousculant le jeune Comte. Celui-ci réprima un mouvement de colère et crispa les poings. Il ne s’abaisserait pas à se colleter avec un sous-fifre qui ne faisait qu’obéir aux ordres, même s’il s’y adonnait avec un plaisir manifeste. Bas de front, le visage brutal trahissait le peu d’intelligence dont les dieux avaient cru bon de doter le garde. Mais elle lui suffisait pour satisfaire à l’injonction de son supérieur. Il saisit Cyril par un bras et l’entraîna jusqu’au pied d’une tour, puis le long d’escaliers sombres et d’étroits corridors. Le porteur de flambeau et un autre soldat suivaient à quelques pas, vite essoufflés par l’allure soutenue de l’adjudant.

         Par la suite, le prisonnier aurait été bien en peine de retracer le chemin parcouru dans les entrailles de la forteresse jusqu’à sa nouvelle demeure. Son esprit accompagnait la voiture noire qui retournait à Nestoria. Tout juste enregistra-t-il qu’ils gravissaient plusieurs volées de marches en colimaçon. Enfin, ils s’immobilisèrent devant une porte et Santif le poussa rudement contre le mur.

         — Toi, grasseya-t-il à l’adresse du second garde, surveille-le bien, on sait jamais avec ce genre de gars. L’est bien plus Nextian que Lusitan, à ce qu’il paraît.

         Pendant que l’autre, rigolard, pointait un long coutelas vers le prisonnier, il décrocha un trousseau de sa ceinture et introduisit une clef de taille conséquente dans la serrure de bronze. Le battant de chêne noirci geignit sous sa poussée.  Il s’inclina de façon grotesque et zézaya :

         — Bienvenue dans vot’nouveau palais, monseigneur ! C’est décoré à vot’goût, j’espère.

         Toujours sous la menace de l’arme, Cyril passa le seuil. D’un regard morne, il dressa l’inventaire des deux pièces qui composaient son logis. L’antichambre s'ouvrait sur une pièce plus grande où se concentrait l’essentiel du mobilier : un lit surmonté d’un ciel en toile épaisse, une table rustique, deux chaises paillées et deux coffres. Rien ne valait la peine d’un second regard. L’ancien favori alla s’asseoir sur le banc de pierre ménagé dans l’embrasure de l’unique fenêtre. Il appuya sa main gauche sur la vitre au verre imparfait, luxe inattendu, et contempla le ciel où s’accumulaient des nuages gonflés d’eau, lourds comme des cercueils. Le bras droit du capitaine Hermon ricana :

         — Ah ! Ah ! Voilà ! Z’êtes bien installé, on dirait, monseigneur. On vous montera votre repas dans pas longtemps. Enfin, si le cuisinier a fini sa sieste. Et puis quelques bûches. Et vos affaires.

         Dépité par l’indifférence du prisonnier, l’adjudant referma bruyamment la porte sur lui. Le bruit du pêne résonna entre les murs épais, faisant sursauter Cyril.

         Les maigres bagages que le relégué avait eu le temps de préparer seraient fouillés avant qu’il pût les récupérer. Les deux sacoches ne contenaient rien de précieux ni de compromettant. Il y avait fourré à la va-vite quelques habits parmi les plus chauds qu’il possédait ainsi qu’une dizaine de livres qu’il n’avait pas encore ouverts. Il se demanda s’il aurait envie de lire, plus tard. Puis il frotta ses mains l’une contre l’autre. Le froid et l’humidité qui semblaient faire partie intégrante de la forteresse s’insinuaient sous ses vêtements. La cheminée béait comme une bouche noire au souffle glacé. Malgré ses frissons, le jeune homme déboutonna le col de sa veste et tira une chaîne d’or à laquelle pendait un médaillon. Ses doigts caressèrent le beau profil en relief dans le métal précieux : Aminta, Suprême du Lusitan, sa souveraine. Il n’avait pas cru qu’il souffrirait autant.

 

 

                                                           ********************

 

         Cyril souffla doucement son haleine autour de sa main posée, doigts écartés, sur la vitre refroidie par le vent du nord. Depuis plus d’une semaine, les bourrasques de pluie mêlée de neige giflaient les murs de la forteresse et interdisaient toute sortie. La promenade quotidienne avait été annulée. Arpenter la cour pendant une heure sous la surveillance maussade de deux gardes ne lui manquait pas vraiment mais Santif, le bras droit d’Hermon, s’était déplacé en personne pour le lui annoncer et le narguer. Cyril, ignorant la provocation,  l’avait regardé comme s’il se fût agi d’un cancrelat. À deux doigts de porter la main sur lui, l’homme s’était contenu et avait quitté les lieux après avoir bruyamment craché par terre. Une fois seul, le jeune prisonnier avait marché de long en large dans l’antichambre où un feu de hêtre maintenait un semblant de tiédeur. Il avait ensuite ouvert un livre et lu quelques pages. Il l’avait posé rapidement pour en prendre un autre, aussitôt abandonné.

         La nuit tombait de plus en plus tôt. Le prisonnier de Comarck retira sa main et en contempla la trace sur le verre embué. Le contour s’estompait déjà, fugitif comme le bonheur. La séparation était souffrance, la solitude, agonie. Comment avait-il pu s’amputer de la moitié de son être ? Durant cinq prodigieuses années, il avait voué sa vie à Aminta. L’amour qui le liait à elle lui avait rendu toutes les autres choses futiles. Hormis, bien entendu, la Cumhácht níos airde.  Sa Sciathánn[9], ses Ailes ainsi que les êtres ordinaires, les gnáthdhaoine[10], nommaient cette merveilleuse machine, lui manquait tout autant qu’Aminta, à un point qu’il n’aurait pu imaginer. 

         Entre les murs rébarbatifs d’une forteresse élevée en terre inhospitalière, à plus de quarante lanis de Nestoria, son existence se traînait entre ennui et désespoir. Il plaqua brusquement sa main sur sa bouche et en mordit la paume jusqu’au sang. Les larmes, soudain, l’aveuglèrent. La souffrance devint intolérable.

         L’ancien favori se leva d’un bond. Son hurlement se répercuta contre les murs épais. Avec fureur, il entreprit de saccager tout ce qui lui tombait sous la main. Il fracassa les chaises et la vaisselle contre les murs, cassa la table à coups de pieds rageurs, vida les étagères d’un grand geste du bras. Finalement, le Capitaine Hermon, alerté par Santif, surgit en compagnie de deux soldats qui, sans douceur,  maîtrisèrent le révolté.

         Cyril, le dos appuyé contre les pierres nues et froides, soutint le regard courroucé du capitaine. Un souffle précipité soulevait sa poitrine. Des mèches brunes trempées de sueur retombaient sur son front. Derrière le commandant, l’adjudant ricanait sans bruit, à l’idée de la punition qui allait s’abattre sur l’arrogant détenu. Sur un ordre d’Hermon, les soldats le relâchèrent mais restèrent à proximité, prêts à intervenir. Le geôlier en chef parcourut l’antichambre des yeux  et estima les dégâts. Puis d’un ton sec, lourd de mépris, il constata :

         — Voilà une brillante démonstration de la sagesse de la décision royale. Sous des abords très séduisants, vous êtes foncièrement infantile, capricieux et orgueilleux. Vous n’obtenez pas ce que vous voulez ? Alors, vous vous permettez de faire une scène à la Suprême elle-même, ou, comme aujourd’hui, de tout casser. Ce qui vous rend particulièrement néfaste et dangereux, c’est que vous êtes à moitié Nextian. Ce sang corrompu qui coule dans vos veines et charrie la barbarie...

         — Je vous interdis de me parler de la sorte !

         — Vous n’avez aucun droit, tout Comte que vous soyez ! Ici, c’est moi et moi seul qui interdis ou autorise ! martela Hermon.

         — Ne comptez pas sur moi pour être un prisonnier modèle, ni pour vous écouter me faire la morale, rétorqua Cyril, hautain.

         — Je ne nourris aucune illusion à votre sujet. D’ailleurs, précisa son geôlier avec un sourire en coin, j’aurais été finalement déçu si vous n’étiez pas tel que je vous imaginais, un arriviste imbu de ses titres usurpés, un favori tellement sûr de lui, tellement vain de sa superbe personne, un Avian pourri d’orgueil, un barbare violent et exigeant.

         Cyril haussa les épaules pour signifier que l’opinion de son vis-à-vis lui importait peu et retourna s’asseoir sur le banc de pierre. Hermon ne se démonta pas pour autant et continua à le sermonner :

         — Depuis votre arrivée, voici trois semaines, on n’entend plus que vous. Mes cinq autres pensionnaires, malgré leurs crimes, sont de bien meilleure composition. Sachez-le, je vais référer de votre attitude à notre souveraine.

         — Faites donc. Aminta me rappellera bientôt et vous regretterez ce que vous venez de dire.

         — Votre arrogance vous a déjà perdu. Vous êtes ici pour longtemps. Alors faites-vous une raison.

         — Capitaine, je pense que nous en avons terminé. Je ne vous retiens pas.

 

 

 

 

 

 

 

                                                           ********************

 

         Un mois... trente-deux longues journées à tourner en rond, à regarder les sombres forêts sommées de brumes froides, à lire sans parvenir à saisir la signification des mots, à chanter à mi-voix leurs airs préférés jusqu’à en avoir les larmes aux yeux.

        Trente-deux nuits interminables à penser, penser, penser, à chercher le repos de l’esprit et du cœur dans un sommeil qui ne venait qu’au petit matin avec l’épuisement.

         Trente-deux éternités sans elle. Comment avait-il pu croire qu’il le supporterait ? Pourtant, il ne pouvait revenir en arrière.

 

                                                           ********************

 

         Deux mois... tant de semaines s’écoulant comme du plomb fondu dans le creuset de son esprit livré aux tourments et à l’incertitude. Tant de journées accablantes, noyées dans le vertige et le brouillard des justifications vaines et des questionnements sans réponse. Tant d’heures cloué au sol, à contempler un ciel vide, à s’imaginer eitilt ar shiúl[11], à se rêver quittant le monde étroit des Gnáthdhaoine. Eitiltéan[12]. Suás[13]... 

         Ne plus compter les jours, ceux d’avant, ceux à venir et ceux que se figeaient dans le froid présent, aussi prégnant que celui de la tombe.

         Ne plus s’autoriser les souvenirs, de peur de souffrir plus encore.

         Parfois, la mort lui semblait préférable à ce supplice imposé. Il fallait pourtant tenir ferme, résister au renoncement. N’était-il pas l’architecte de son destin ?

 

 

 

                                                           ********************

 

         Trois mois ou peut-être pas, comment savoir ? Il avait cessé, depuis longtemps sans doute, de graver son rudimentaire calendrier sur le mur chaulé, non loin de la fenêtre.

         L’impatience l’avait rongé, lui avait durci les poings jusqu’au sang, lui avait dicté des provocations et des injures, l’avait jeté à plusieurs reprises contre la porte de sa prison. Puis, avec le doute,  étaient venus l’effroi et l'abattement. Attendait-il en vain ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]  Castellar : la demeure royale à Nestoria, capitale du Lusitan. La Dalle Noire est le lieu où sont exécutés les criminels d’état et se trouve à peu de distance du château. Cet adage est l’équivalent de « La roche tarpéienne est près du Capitole »

[2] Nom que se donnent les Avians en langue Éirænn

[3] Sentiment des détenteurs de la Fæbhair (sentiment de différence, de séparation avec les personnes ne détenant pas la Fæbhair)

[4] Puissance spirituelle agissant sur des machines pour les mouvoir

[5] Surtout dans le cas des Avians, sentiment de prédominance, de supériorité par rapport à ceux qui sont incapables d’appréhender la perfection de la relation entre l’Avian et les Ailes

[6] La Fæbhair des Avians

[7] Homme de la terre (militaire non Avian)

[8] Environ 5 km, (donc la distance Nestoria Comarck est à peu près de 200 km)

[9] Les Ailes 

[10] Les non détenteurs de Fæbhair (gens ordinaires)

[11] Prendre son envol

[12] Planer

[13] Vers le haut

Publié dans Nouvelles et romans

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matzi 09/01/2011 17:20


bonne année bonne santé ! pleins d'inspiration et de créations pour 2011.Matzi participante au jeux des pinceaux


Aelghir 10/01/2011 23:40



Merci. De même pour les créations et le bonheur qu'apporte l'art sous toutes ses formes



Joe SKULL 06/01/2011 11:10


tu es invité pour un 3ieme réveillon post-2010 exceptionnel ! je t'ai réservé une place à ma table. si tu acceptes, il faudra que tu personnalises ton coin de table et ton plat principal façon
"Aelghir" (j'offre le vin ^^) tu trouveras tous les détails pour participer à ce repas gargantuesque sur mon blog ;=


Heli 05/01/2011 17:30


Merveilleuse année à toi et aux tiens! bises


Lael 01/01/2011 19:08


oki... par contre d'après les renseignements que j'ai pu glaner sur le net c'est de l'arnaque de payer pour être publié hein. Soit du autopublie et tu raques, soit la maison d'édition s'occupe de
tout (c'est encore une histoire de différence entre publier à compte d'auteur et à compte d'éditeur)


Lael 01/01/2011 02:04


voilà qui me laisse songeuse... j'aime bien ton style d'écriture. Par contre j'ai pas compris grand chose à ta "magie", mais je comprend tout à fait, pour être moi même confronté à ce problème, que
c'est pas simple de faire comprendre comment ça marche, avec tout ces mots nouveaux, sans rentrer dans de l'explication rébarbative. C'est un livre que tu as auto-publié ?


Aelghir 01/01/2011 12:06



Dans ce monde, certains, assez peu nombreux, sont dotés de pouvoirs innés qui leur permettent de mouvoir des machines plus ou moins perfectionnées (une sorte de technique magique). Il n'existe
pas de pouvoirs magiques dans le sens de jeter des sorts, se transformer, etc... Ce n'est qu'après avoir écrit une partie de l'histoire, que j'ai décidé de doter ces détenteurs du pouvoir d'un
vocabulaire (inspiré de l'Irlandais) qui montre bien à quel point ils se sentent différents et supérieurs. Ce vocabulaire éclairera aussi par la suite l'origine de leur pouvoir.


Dans le premier chapitre, je n'ai pas voulu balancer tous les renseignements sur le don, d'une part ça ferait documentaire et pas naturel puisque le point de vue est celui de Cyril et lui, il est
parfaitement au courant de tout. D'autre part, il est bien de laisser le lecteur découvrir les faits au fur et à mesure. Au fil des chapitres suivants, les précisions arriveront.


Ce roman est en cours d'écriture. Sinon, j'ai déjà auto publié deux autres Romans (Les Astres Jumeaux et Les Chroniques du Protecteur) vendus par mes soins. Le premier aurait dû être publié mais
la petite maison d'édition a plié bagages puis je me suis adressée à des maisons d'édition comme Baudelaire et Bénévent, qui se disent intéressées mais le coût de la maquette est trop élevé pour
moi ! Donc, je vends mes exemplaires au cours des expos auxquelles je participe.