Les Ailes du Traître chapitre 1 & chapitre 2

Chapitre un

 

 

Cyril Certys appuya son front brûlant contre la vitre. Le contact froid lui procura un léger apaisement. Le carrosse noir cahotait sur une route mal entretenue. Le lourd véhicule traversait une forêt de hauts fûts sombres qu’en d’autres temps il eût admirée. Le regard du passager forcé glissa sur la silhouette du cavalier armé chevauchant à côté de la voiture. Malgré lui, sa pensée dérivait vers celle qui, trois jours plus tôt, avait signé le décret de relégation. Il dut fournir un effort considérablepour empêcher les larmes d’envahir ses yeux.

— La Dalle Noire jouxte le Castellar1. Cet adage a beau être ancien, il s’applique parfaitement à vous.

Le jeune homme opposa le silence à la sarcastique remarque du Préfet de Police. Le baronnet ne s'en formalisa pas. Il ne se priverait pas du plaisir de mortifier le prisonnier. Chargé d’escorter le favori en disgrâce jusqu’à Comarck, il appréciait visiblement cette mission. Avec une fausse compassion, il enfonça le clou :

Comte Certys, comme je vous plains ! Être monté si haut pour se retrouver soudain écroué en forteresse, voilà qui doit être plutôt difficile à vivre, non ? Alors que vous faisiez la pluie et le beau temps à Nestoria !

Le policier prenaitsa revanchesur l’un de ces grands seigneurs qui le traitaient avec condescendance. Trop sûr de son pouvoir, le bel Avian avait perdu la faveur de la souveraine. Il ne méritait plus aucune considération.

Cyril imaginait aisément les réflexions du cerbère. Bollet avait conquis sa position par un travail acharné mais aussi grâce à de nombreuses compromissions. Cependant, il ne pouvait cultiver l’espoir de monter plus haut dans l’échelle sociale. Or, celui qu’il surveillait d’un œil sournois était issu de la roture, même si sa famille comptait parmi les plus fortunées du royaume. Ses talents et son physique lui avaient ouvert l’accès à la noblesse. La Suprême aurait pu se contenter d’en faire un simple baronnet, comme Bollet. Passant outre à la désapprobation des grands Vassaux, elle avait érigé en Comté son domaine de Lindia.

De surcroît, même après avoir prononcé la disgrâce de son favori, la souveraine ne l’avait pas dépossédé de ses propriétés.Étant, de par sa fonction, l’un des hommes les mieux informés du royaume, le Préfet de police savait que le Prince consort avait fulminé. Erri de Notthon escomptait s’approprier les riches dépouilles du Comte. À son grand dam, la Reine avait confié la gestion du domaine à l’exemplaire épouse de Cyril Certys.

Néanmoins, malgré toute son arrogance, le futur reclus de Comarck ne pourrait se prévaloir de son titre, de sa fortune et de sa belle figure qu’en pure perte.

— Espérez-vous que notre souveraine vous accordera son pardon ? Vous imaginez-vous qu'elle vous rendra son affection et sa confiance ? Laissez-moivous détromper, par pure charité. N’entretenez pas de faux espoirs. Votre attitude tout comme vos propos outrageants s’assimilent à une rébellion ouverte. La Suprême a agi au mieux des intérêts du Lusitaan. Elle ne commettra donc pas la faute politique de vous rappeler. De plus, n’avez-vous pas à la cour un ennemi puissant ? Le Prince consort ne vous laissera jamais reprendre une place qui lui a toujours porté ombrage. Vous vous doutez bien que personne n’interviendra en votre faveur :votre chute en réjouit plus d’un qui vous faisait bon visage. Que voulez-vous, Comte Certys, votre ascension fulgurante a fait de nombreux jaloux : un roturier, demi-sang nextiian qui plus est, supplantant les grands Vassaux ! Sans parler de ce sentiment de supériorité dont vous autres Avians écrasez le reste de l’humanité. Ce que l’on tolère d’un égal en naissance, on l’accepte moins aisément d’un inférieur. Mais prenez patience, un long, très long séjour loin de la cour apaisera les rancœurs. Admettez que je vous donne là de sages conseils.

Le jeune Comte ne répondit pas à l’opportuniste fonctionnaire. C’eut été inutile et dégradant. Il savait de son garde-chiourme que, fils d’un noble campagnard, il était venu faire carrière dans la capitale. Sa ténacité et sa sagacité l’avaient élevé au poste de Préfet de police. De par sa position, il ignorait peu de choses sur ce qui se passait à la cour et à la ville.

L’homme tapota machinalement sa jaque2de velours noir, un peu défraîchie par le trajet éprouvant et les chemins poussiéreux. Il allongea ses jambes courtaudes chaussées de heusses3noires et arbora l’air d’un chat ayant croqué une souris. Peu lui importait que son vis-à-vis fît mine d’ignorer ses commentaires, il se satisfaisait de s’écouter parler.

Cyril Certys détourna ostensiblement les yeux. À l’évidence, le nobliau ne le portait pas dans son cœur. Ce n’était pas d’une grande originalité puisqu’il partageait cette aversion avec la plupart de ceux dont les veines charriaient un tant soit peu de sang noble. Trop beau, trop brillant, trop aimé de la Suprême, et surtout, né d’un père roturier, Cyril dérangeait. On lui reprochait, bien plus qu’aux autres Fær Thuás4, de mépriser la foule immense des gens dénués de pouvoir. Il illustrait parfaitement le Difríocht5lié à la possession de la Fæbhair6. Jamais il n’avait renié le Barr7dont se prévalaient les détenteurs de la Cumhácht níos airde8. En tant que Fær Thuás, la prééminence lui paraissait naturelle : son don le différenciait du commun des mortels et le rapprochait des Dieux. De plus, il ne se souciait pas de se fondre dans le moule du parfait homme de cour. Et pire encore, le Comte Certys, favori de la souveraine, était un sang-mêlé, car sa mère venait de la Nextiia, l'ennemi héréditaire.

Un cahot secoua le carrosse et Cyril heurta de l’épaule le montant de la portière verrouillée. Bollet avait pris autant de précautions que s’il convoyait un dangereux criminel. En sus des deux gardes à cheval, une voiture précédait la leur et une autre la suivait de près. Le policier s’imaginait-il que son prisonnier allait tenter de lui échapper ? Peut-être appelait-il de tous ses vœux l’occasion d’abattre un gibier de haute volée... Cyril baissa les yeux sur ses mains liées.

 

L’avant-veille, au petit matin, le baronnet Bollet avait surgi d’un pas conquérant dans l’appartement où Aminta avait consigné le favori déchu. Escorté par une dizaine de gardes armés, le Préfet de police avait toisé Cyril puis avait claironné :

— Comte Certys, la Suprême a ordonné votre relégation dans la forteresse de Comarck. Tendez vos mains.

Il lui avait passé des menottes. Cyril n’avait opposé aucune résistance.

 

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— Enfin nous arrivons ! Quelle route atroce ! On voit bien qu’on se trouve au bout du monde. Comte, admirez donc ce formidable édifice. Les murailles en sont fort élevées. On ne s’en évade pas.

Cyril jeta un bref regard sur sa gauche. Il découvrit une construction sinistre, toute en angles durs. La forteresse plaquait sa silhouette massive sur un ciellivide.En cette contrée déshéritée, à près de cinquante lanis au nord de la capitale, l’automne était une saison froide et sans couleur. À Lindia, bien plus au sud, on commençait les vendanges et on engrangeait le blé roux, le meilleur de tout Lusitaan. La lumière dorait les bras nus des filles. Sous leurs grands chapeaux de paille, elles souriaient en rêvant au jeune maître qui aimait venir goûter aux produits de ses terres. La beauté robuste des paysannes l’attirait tout autant que le vin pourpre et la chasse dans les forêts giboyeuses. Cette année, elles l’attendraient en vain. Reverrait-il un jour son beau domaine ?Lorsque Artémisia, qui y vivait depuis presque une année, apprendrait lechâtiment de son époux, pleurerait-elle ou se contenterait-elle de secouer la tête en se disant qu’il avait récolté ce qu’il méritait ?

Dans un fracas de tonnerre, les lourds véhicules roulèrent sur le pont de bois au-dessus du large fossé à sec et s’engouffrèrent sous la poterne. La herse s’abattit derrière eux. On prenait tant de précautions à l’encontre de l’ancien favori que cela en devenait risible. Le carrosse s’immobilisa peu après. Bollet s’étira en grommelant, fit jouer ses épaules, trop larges pour sa courte taille et frappa impatiemment sur la vitre de la portière de droite. Un garde accourut et ouvrit à l’aide d’une clef tirée de sa poche de poitrine. Bollet, mécontent d’avoir attendu, le bouscula à sa descente puis se retourna vers Cyril qui n’avait pas bougé :

— Terminus, Comte Certys. Suivez-moi ou je vous fais extirper de là par la force, grinça-t-il.

Le jeune homme obtempéra. Il ne gagnerait rien à s’obstiner sinon à se faire molester par des brutes. Malgré ses mains attachées et ses jambes ankylosées, il réussit à mettre pied à terre sans se ridiculiser. Un grand frisson le parcourut de la nuque jusqu’au bas du dos. Il lui sembla que la froideurdes pierresqui le cernaient se communiquait à lui. De plan carré, la cour était dallée d’une roche à peine plus claire que l’appareillage des hauts murs. La masse rébarbative de quatre tours d’angle écrasait la place que la fin du jour plongeait progressivement dans la pénombre. Un unique escalier conduisait à un chemin de ronde sans parapet sur lequel deux soldats montaient la garde. Cyril reporta son regard sur un groupe d’hommes qui attendaient en silence. Une dizaine de soldats se tenaient raides, comme à l’exercice. Leurs uniformes ternes ne déparaient pas la grisaille générale. Devant le parterre de rustres, un grand homme maigre, bras croisés à hauteur de poitrine,jaugeait les arrivants. Il arborait une tenue plus seyante, d’unbleu sombre souligné de magenta. Le militaire effectua enfin quelques pas en avant et salua brièvement Bollet. Le Baronnet lui adressa un signe de la tête tout aussi bref et se présenta :

— Préfet de police Bollet. Comme vous en avez été informé par un chevaucheur, le Comte Certys est relégué à Comarck pour la période de temps qu’il plaira à la Suprême.

Le commandant de la forteresseclaqua des talons et s’exprima avec autant de sécheresse :

— Capitaine Hermon. Je prends le prisonnier en charge dès maintenant.

Au moins, on ne pouvait le taxer d’hypocrisie. Dans la bouche presque sans lèvres du Capitaine Hermon, les euphémismes utilisés par Bollet laissaient la place à la réalité de l’enfermement. Cyril Certys se départit de son apparente indifférence et adressa au policier un demi sourire hautain.

— Voyez, Baronnet, à quel point vous aviez raison. La Dalle Noire... Même si je ne suis plus Ceannasaith9, je reste le meilleur Avian de tout Lusitaan. Et voyez ! On m’assigne pour gardien un firtalamh10, un vulgaire rampant !

Bollet toussa pour masquer son amusement. Le choc des deux personnalités promettait d’animer Comarck pendant les années à venir. Hermonrétorqua :

— Il est vrai que je suis un rampant, mais ce sont ceux qui se prennent pour des aigles qui tombent de haut.

— Les aigles sont très difficiles à garder en captivité, Capitaine.

— Vous n’avez pas tort : nombreux sont ceux qui en meurent.

Le favori déchu ne lui concéda pas la faveur d’une réponse. Il tendit ses bras vers le Préfet de Police.

— Ne devriez-vous pas reprendre vos jouets ?

Le policier tiqua. Par cette raillerie, Cyril Certys lui signifiait son congé comme s’il était le maître des lieux. Le châtiment ne semblait pas avoir entamé chez lui ce Barr qui justifiait aux yeux des Avians la morgue de leur caste. Une fois les menottes ôtées, le jeune homme frotta longuement ses poignets meurtris sous l’œil agacé du commandant de la forteresse. Bravant l’impatience de ce dernier, il reporta son attention sur Bollet. Dans la cour désertée par la clarté du jour, l’homme était à peine plus qu’une silhouette trapue. Ils n’avaient plus rien à se dire. Tout au long du voyage, le policier avait déversé son fielet, juste avant qu’il ne repartît pour la capitale, l’ultime phrase que le prisonnier lui avait adressée équivalait à un camouflet.

Le Baronnet grimpa sans tarder dans le carrosse. Il avait décliné l’invitation, prononcée du bout des lèvres, de passer la nuit à Comarck. Il préférait reprendre la route malgré la nuit et s’arrêter quelques lanis11plus loin, dans une auberge rustique mais bien plus hospitalière.

Alors que Cyril regardait disparaître son dernier lien avec sa vie passée, le CapitaineHermon, suivi d’un garde portant un flambeau, s’approcha de lui et posa une main sur son épaule. La pression presque douloureuse de ses longs doigts noueux notifiait à l’ancien favori qui commandait Comarck.

— Il est temps pour vous de gagner vos appartements, proposa-t-il ironiquement. Mais auparavant, comprenez bien ceci : vous avez vu mesmurs, vous avez traversé la forêt. On ne s’évade pas de ma forteresse... Peut-être avec des Ailes mais nous, rampants, nous n’en possédons pas.

Le prisonnier soutint le regard narquois. Hermon atteignait sensiblement la même taille que lui et comptait au moins le double de son âge. Dans la lumière trompeuse de la torche, Cyril ne parvenait pas à déterminer la couleur des yeux enfoncés dans leurs orbites. Les joues comme avalées, les lèvres réduites à une ombre, les rides creusant des sillons profonds témoignaient que le sourire animait rarement ce visage. Le favori en disgrâce émit un reniflement dédaigneux et se détourna. Hermon laissa retomber sa main.

Adjudant Santif !

— À vos ordres, mon Capitaine !

— Conduis le détenu dans la tour Nord, ordonna Hermon avant de se détourner et de se diriger vers le logis principal.

L’homme s’empressa de montrer sa bonne volonté en bousculant le Comte. Celui-ci réprima un mouvement de colère et crispa les poings. Il ne s’abaisserait pas à se colleter avec un sous-fifre qui ne faisait qu’obéir aux ordres, même s’il s’y adonnait avec un plaisir manifeste. Bas de front, le visage brutal trahissait le peu d’intelligencedont les Dieux avaient cru bon de doter le garde. Mais elle lui suffisait pour satisfaire à l’injonction de son supérieur. Il saisit Cyril par un bras et l’entraîna jusqu’au pied d’une tour, puis le long d’escalierssombres et d’étroits corridors. Le porteur de flambeau et un autre soldat suivaient à quelques pas, vite essoufflés par l’allure soutenue de l’adjudant.

Par la suite, le Comte Certys aurait été bien en peine de retracer le chemin parcouru dans les entrailles de la forteresse jusqu’à sa nouvelle résidence. Son esprit accompagnait la voiture qui retournait à Nestoria. Tout juste enregistra-t-il qu’ils gravissaient plusieurs volées de marches en colimaçon. Enfin, ils s’immobilisèrent devant une porte et Santif le poussa rudement contre le mur.

— Toi, grasseya-t-il à l’adresse du second garde, surveille-le bien, on sait jamais avec ce genre de gars. L’est bien plus Nextiian que Lusitaan, à ce qu’il paraît.

Pendant que l’autre, rigolard, pointait un long coutelas vers le prisonnier, il décrocha un trousseau de sa ceinture et introduisit dans la serrure une clef de taille conséquente. Le battant de chêne noirci geignit sous sa poussée. L’adjudant s’inclina de façon grotesque et zézaya :

— Bienvenue dans vot’nouveau Palais, Monseigneur ! C’est décoré à vot’goût, j’espère.

Toujours sous la menace de l’arme, Cyril passa le seuil. D’un regard morne, il dressa l’inventaire des deux pièces qui composaient tout son logis. La minuscule antichambre s'ouvrait sur une pièce plus grande où se concentrait l’essentiel du mobilier : un lit surmonté d’un ciel en toile épaisse, une table rustique, deux chaises paillées et deux coffres. Rien ne valait la peine d’un second regard. L’ancien favori alla s’asseoir sur le banc de pierre ménagé dans l’embrasure de l’unique fenêtre. Il appuya sa main gauche sur la vitreau verre imparfait, luxe inattendu, et contempla le ciel où s’accumulaient des nuages gonflés d’eau, pesantscomme des cercueils.Le bras droit du Capitaine Hermon ricana :

— Ah ! Ah ! Voilà ! Z’êtes bien installé, on dirait, Monseigneur. On vous montera votre repas dans pas longtemps. Enfin, si le cuisinier a fini sa sieste. Et puis quelques bûches. Et vos affaires.

Dépité par l’indifférence du détenu, l’adjudant referma bruyamment la porte sur lui. Le bruit du pêne résonna entre les murs épais, faisant sursauter Cyril.

Les maigres bagages que le relégué avait eu le temps de préparer seraient fouillés avant qu’il pût les récupérer. Les deux sacoches ne contenaient rien de précieux ni de compromettant. Il y avait fourré à la va-vite quelques habits parmi les plus chauds qu’il possédait ainsi qu’une dizaine de livres qu’il n’avait pas encore ouverts. Il se demanda s’il aurait envie de lire, plus tard. Puis il frotta ses mains l’une contre l’autre. Le froid et l’humidité qui semblaient faire partie intégrante de la forteresse s’insinuaient sous ses vêtements. La cheminée béait telle une bouche noire au souffle glacé. Malgré ses frissons, le jeune homme déboutonna le col de sa jaque en velours de soie chiffonné et tira une chaîne d’or à laquelle pendait un médaillon. Ses doigts caressèrent le beau profil en relief dans le métal précieux : Aminta, Suprême du Lusitaan, sa Reine. Il soupira. Il n’avait pas cru qu’il souffrirait autant.

 

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Le prisonnier de Comarck souffla son haleine autour de sa main plaquée, doigts écartés, sur la vitre refroidie par le vent du nord. Depuis plus d’une semaine, les bourrasques de pluie mêlée de neige giflaient les murs de la forteresse et interdisaient toute sortie. La promenade quotidienne avait été annulée. Arpenter la cour pendant une heure sous la surveillance maussade de deux gardes ne lui manquait pas vraiment mais Santif, l’odieux séide d’Hermon, s’était déplacé en personne pour le lui annoncer et le narguer. Cyril, ignorant la provocation, l’avait regardé comme s’il se fût agi d’un cancrelat. À deux doigts de porter la main sur lui, l’homme s’était contenu et avait quitté les lieux après avoir craché par terre. Une fois seul, le jeune Comte avait marché de long en large dans l’antichambre où un feu de hêtre maintenait un semblant de tiédeur. Il avait ensuite ouvert un livre et lu quelques pages. Il l’avait posé rapidement pour en prendre un autre, aussitôt abandonné.

La nuit tombait de plus en plus tôt. Le captif de Comarck retira sa main et en contempla la trace sur le verre embué. Le contour s’estompait déjà, fugitif comme le bonheur. La séparation était souffrance, la solitude, agonie. Comment avait-il pu s’amputer de la moitié de son être ? Durant cinq prodigieuses années, il avait voué sa vie à Aminta. Leur amour lui avait rendu toutes les autres choses futiles. Hormis, bien entendu, la Cumhácht níos airde.  Sa Sciathánn12, ses Ailes ainsi que les êtres ordinaires, les gnáthdhaoine13, nommaient cette merveilleuse machine, lui manquait tout autant qu’Aminta, à un point qu’il n’aurait pu imaginer. 

Entre les murs rébarbatifs d’une forteresse élevée en terre inhospitalière, à plus de quarante lanis de Nestoria, son existence se traînait entre ennui et désespoir. Il plaqua brusquement sa main sur sa bouche et en mordit la paume jusqu’au sang. Les larmes l’aveuglèrent. La souffrance devint intolérable.

L’ancien favori se leva d’un bond. Son hurlement se répercuta contre les murs épais. Avec fureur, il entreprit de saccager tout ce qui lui tombait sous la main. Il fracassa les chaises et la vaisselle contre les murs, cassa la table à coups de pieds rageurs, vida les étagères d’un grand geste du bras. Finalement, le Capitaine Hermon, alerté par Santif, surgit en compagnie de deux soldats qui le maîtrisèrent sans douceur.

Le dos appuyé de force contre les pierres nues et froides, il soutint le regard courroucé du Capitaine. Un souffle précipité soulevait sa poitrine. Des mèches brunes trempées de sueur retombaient sur son front. Derrière le commandant de la forteresse, l’adjudant ricanait sans bruit, à l’idée de la punition qui allait s’abattre sur l’arrogant détenu. Sur l’ordre d’Hermon, les soldats le relâchèrent mais restèrent à proximité, prêts à intervenir. Le geôlier en chef parcourut l’antichambre des yeux et estima les dégâts. Puis d’un ton sec, lourd de mépris, il constata :

— Voilà une brillante démonstration de la sagesse de la décision royale. Sous des abords très séduisants, vous vous révélez infantile, capricieux et orgueilleux. Vous n’obtenez pas ce que vous voulez ? Alors, vous vous permettez de faire une scène à la Suprême elle-même, ou, comme aujourd’hui, de tout casser. En fait, ce qui vous rend particulièrement néfaste et dangereux, c’est que vous êtes à moitié Nextiian. Ce sang corrompu qui coule dans vos veines et charrie la barbarie...

— Je vous interdis de me parler de la sorte !

— Vous n’avez aucun droit, tout Comte que vous soyez ! Ici, c’est moi et moi seul qui interdis ou autorise ! rugit Hermon.

— Ne comptez pas sur moi pour être un prisonnier modèle, ni pour vous écouter me faire la morale, rétorqua Cyril, hautain.

— Je ne nourris aucune illusion à votre sujet. D’ailleurs, précisa son geôlier avec un sourire en coin, j’aurais été finalement déçu si vous n’étiez pas tel que je vous imaginais, un arriviste imbu de ses titres usurpés, un favori tellement sûr de lui, tellement vain de sa superbe personne, un Avian pourri d’orgueil, un barbare violent et exigeant.

Cyril haussa les épaules pour signifier que l’opinion de son vis-à-vis lui importait peu et retourna s’asseoir sur le banc de pierre. Hermon ne se démonta pas pour autant et continua à le sermonner :

— Depuis votre arrivée, voici trois semaines, on n’entend plus que vous. Mes cinq autres pensionnaires, malgré leurs crimes, sont de bien meilleure composition. Sachez-le, je vais référer de votre attitude à notre souveraine.

— Faites donc. Aminta me rappellera bientôt et vous regretterez vos insultes.

— Votre arrogance vous a déjà perdu. Vous êtes ici pour longtemps. Alors faites-vous une raison.

— Capitaine, je pense que nous en avons terminé. Je ne vous retiens pas.

 

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Un mois... trente-deux longues journées à tourner en rond, à regarder les sombres forêts sommées de brumes, à lire sans parvenir à saisir la signification des mots, à chanter à mi-voix leurs airs préférés jusqu’à en avoir les larmes aux yeux.

Trente-deux nuits interminables à penser, penser, penser, à chercher le repos de l’esprit et du cœur dans un sommeil qui ne venait qu’au petit matin avec l’épuisement.

Trente-deux éternités sans elle. Comment avait-il pu croire qu’il le supporterait ? Mais il ne pouvait revenir en arrière.

 

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Deux mois... tant de semaines s’écoulant comme du plomb fondu dans le creuset de son esprit livré aux tourments et à l’incertitude. Tant de journées accablantes, noyées dans le vertige et le brouillard des justifications vaines et des questionnements sans réponse. Tant d’heures cloué au sol, à contempler un ciel vide, à se rêver quittant le monde étroit des gnáthdhaoine... Eitilt ar shiul14,  Eitiltéan15. Suás16... 

Arrêter de compter les jours, ceux d’avant, ceux à venir et ceux que se figeaient dans le froid présent, aussi prégnant que celui de la tombe.

S’interdire les souvenirs, de peur de souffrir plus encore.

Parfois, la mort lui semblait préférable à ce supplice imposé. Il fallait pourtant tenir ferme, résister au renoncement. N’était-il pas l’architecte de son destin ?

 

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Trois mois ou peut-être pas, comment savoir ? Il avait cessé, depuis longtemps sans doute, de graver son rudimentaire calendrier sur le mur chaulé, non loin de la fenêtre.

L’impatience l’avait rongé, lui avait durci les poings jusqu’au sang, lui avait dicté des provocations et des injures, l’avait jeté à plusieurs reprises contre la porte de sa prison. Puis, avec le doute, étaient venus l’effroi et l'abattement. Attendait-il en vain ?

 

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Hermon toisa le petit homme terne qui se tenait humblement debout devant lui. Un mot suffisait à le caractériser : gris. Ses cheveux clairsemés, son teint, ses vêtements fripés par le voyage arboraient une couleur de muraille tout à fait de mise à Comarck.

— Tes papiers sont en règle, Brenson Sco. Mais j'avoue ne pas comprendre la raison de ta venue, dit-il enfin avec une grimace dubitative.

— Sa Majesté la Suprême m’envoie auprès du Comte Certys, expliqua le vieil homme.

— Ça, je l’ai compris, rétorqua sèchement Hermon. Mais qu’est-ce que tu peux bien pouvoir faire de plus ?

— Sa Majesté a été inquiétée par vos rapports.

Le commandant de Comarck eut un sourire sarcastique.

— Tu m'en diras tant ! Notre souveraine se confie à toi ?

— Bien sûr que non, monsieur. Mais c’est ce qui se dit, à Nestoria.

Tenu de rendre compte de son célèbre prisonnier, le Capitaine n’avait passé sous silence ni ses crises puériles, ni les périodes d’abattement prolongées qui les suivaient. L’aigle encagé depuis trois mois ne supportait plus l’enfermement. Quinze jours auparavant, l’insupportable Avian avait jeté son repas à la face du garde en hurlant qu’on cherchait à l’empoisonner. D’un point de vue gastronomique, ce n’était pas faux car le cuisinier de Comarck n’aurait pas même été engagé dans le pire des bouges de Nestoria. Mais cela ne justifiait pas que le prisonnier fracassât la mâchoire du second garde, qui s’imaginait pouvoir le calmer. Hermon l’avait sermonné et l’avait même menacé d’un châtiment corporel. Après l’algarade, le Comte Certys s’était replié sur lui-même.

Il passait le plus clair de ses journées et une bonne partie de ses nuits près de la fenêtre. Emmitouflé dans une couverture, il ne semblait pas ressentir le froid qui régnait dans les salles hautes de la tour, malgré le feu entretenu par ses gardiens. Il ne réagissait même plus aux provocations de l’adjudant. Assis ou debout, parfaitement immobile, il fixait le ciel souvent couvert. Que voyait-il à part les nuages qui bouchaient l’horizon ? S’imaginait-il en train de planer, les grandes ailes fixées sur son dos, dominant l’humanité avec la morgue des Avians ? Si l’on devait retenir un seul fait à son actif, c’était qu’il n’avait pas usurpé son grade de Commandeur des Ailes. Bien sûr, si la Suprême ne l’avait élevé au rang de Comte, tout son génie n’aurait pas racheté sa roture et il n’aurait pu prétendre qu’au grade de Lieutenant ou Leifteanant, selon le langage singulier de ces arrogants hommes oiseaux. Il n’affabulait pas lorsqu’il se proclamait le meilleur pilote du Lusitaan. Son art manquerait grandement si la guerre éclatait avec la Nextiia. Mais comment faire confiance à un guerrier caractériel dont la mère était nextiianne?

Hermon avait donc informé la souveraine de la mélancolie de Cyril Certys. La réponse qu’elle lui avait envoyée en la personne de cet insignifiant personnage le surprenait.

— Pourquoi notre Reine t’a-t-elle choisi, toi ?

— Je suis depuis longtemps au service de la famille du Comte, monsieur. Je le connais depuis sa plus tendre enfance. Sa Majesté a sans doute pensé que ma présence pourrait l’apaiser.

— Espérons-le.

Le Capitaine appela le soldat de faction devant sa porte.

— Amène-moi le détenu Certys.

 

Le jeune Comte considéra Brenson Sco sans manifester beaucoup d’intérêt. Ses boucles brunes étaient négligées, une barbe de trois jours ombrait ses joues, des cernes se creusaient sous ses yeux rougis, des taches salissaient les revers de sa veste. Il avait reconnu le vieux serviteur mais ne semblait pas s’interroger sur le motif de sa présence. Il retrouva un peu d’agressivité pour s’adresser à Hermon.

— Que voulez-vous que j’en fasse ?

— Moi rien, rétorqua le commandant de la forteresse. C’est la Suprême qui vous l’envoie.

— Aminta me rappelle auprès d’elle ? demanda fébrilement le jeune Comte.

— Sa Majesté ne me l’a pas laissé entendre, monsieur Cyril. Je suis ici pour vous servir et adoucir un peu la rigueur de votre incarcération, intervint le serviteur, visiblement atterré par l’aspect de son jeune maître.

La lueur d’espoir s’éteignit aussitôt dans les yeux indigo. Le favori déchu se détourna pour masquer sa déception. Hermon ne put s’empêcher de porter l’estocade.

— N’espérez pas retourner de sitôt à Nestoria. Même si le cœur de notre souveraine lui soufflait de ne pas vous abandonner ici, la politique l’y contraindrait, du moins jusqu’à ce que la question nextiianne soit réglée.

— Peut-être, dans ce cas, devrais-je ma liberté aux Nextiians ? le contra le prisonnier en retrouvant pour l’occasion son arrogance. Puis, avant que son geôlier ne l’entreprît au sujet de ses fâcheuses paroles, il ajouta : Faites-moi reconduire dans ma cellule. Je n’ai nulle envie de converser.

 

La clef grinça dans la serrure. Cyril ne prêtait plus attention à ce bruit déplaisant. Il faisait partie de son univers au même titre que les murs de pierre grossière aux joints incrustés de salpêtre. L’armée noire des arbres montant à l’assaut des collines austères fournissait un autre décor à son monde étroit mais il se trouvait au-delà de la fenêtre près de laquelle il passait le plus clair de son temps. Au début de son incarcération, il avait eu droit à une promenade chaque jour, si on pouvait appeler ainsi l’heure passée à compter ses pas dans la cour pleine de courants d’air... cinquante pas, tourner à droite, cinquante pas, tourner à droite, vingt-et-un pas, frôler du bout des doigts la grille toujours baissée, jeter un regard de moins en moins intéressé sur l’extérieur, le pont de bois prêt à être relevé et des arbres, toujours les mêmes arbres mornes, des conifères identiques les uns aux autres, vingt-et-un pas jusqu’à l’angle suivant, cinquante pas, tourner à droite, encore et encore, frapper parfois dans un débris traînant par là, un trognon de pomme ou de chou, un os abandonné par l’un des chiens lâchés la nuit, écraser du talon un crottin de cheval, par désœuvrement, cinquante pas, tourner à gauche pour changer, cinquante pas....

Mais le capitaine Hermon l’avait privé de promenade pour le punir d’avoir saccagé son mobilier. Il l’avait châtié comme un enfant désobéissant ! Cyril n’avait pas cru que cette sortie qui rompait la monotonie lui manquerait à ce point. Puis il n’en avait même plus éprouvé l’envie. Son univers s’était réduit aux deux pièces en haut de la tour.

Il soupira en redressant les épaules, frotta longuement ses joues rêches puis passa les doigts dans ses cheveux sales. Ensuite, il reprit la couverture qu’il avait laissée sur la banquette lorsqu’il avait dû suivre les gardes et la drapa en frissonnant autour de ses épaules. Il avait toujours froid depuis son arrivée à Comarck. Lindia, où il était né et avait vécu avant d’intégrer la Ollscoil na Sciathánn17, bénéficiait d’un climat clément, même au plus fort de l’hiver. Il resserra étroitement la laine grossière autour de son torse et se glissa dans son lit en prenant juste la peine d’ôter ses bottes.



1 Castellar : la demeure royale à Nestoria, capitale du Lusitaan. La Dalle Noire est le lieu où sont exécutés les criminels d’état et se trouve à peu de distance du château. Cet adage est l’équivalent de « La roche tarpéienne est près du Capitole »

2 Pourpoint à manche, matelassé, ajusté et boutonné sur le devant.

3 Hautes bottes imperméables en cuir souple.

4 Nom que se donnent les Avians en langue Éirænn

5 Sentiment des détenteurs de la Fæbhair (sentiment de différence, de séparation avec les personnes ne détenant pas la Fæbhair)

6 Puissance spirituelle agissant sur des machines pour les mouvoir.

7 Sentiment de prédominance, de supériorité par rapport à ceux qui sont incapables d’appréhender la perfection de la relation entre l’Avian (le Thuás) et les Ailes (la Sciathánn).

8 La Fæbhair des Avians.

9 Commandeur (chez les Fær Thuás)

10 Homme de la terre (militaire non Avian)

11 Environ 5 km, ( la distance Nestoria Comarck est à peu près de 200 km)

12 Les Ailes

13 Les non détenteurs de la Fæbhair (gens ordinaires)

14 Prendre son envol

15 Planer

16 Vers le haut

17 Académie des Ailes (École des Avians)

18 Gilet

19 Vêtement matelassé destiné à servir de protection lors d’un combat. Il peut être porté seul ou associé à une autre défense

20 Mélange de poils noirs sur une autre robe, généralement à l'extrémité du pelage, ce qui donne au cheval une couleur rappelant celle du loup.



 



 

                                                Chapitre deux



La nuit était glaciale. Voilée par des cirrostratus, la lune ne dispensait qu’une faible lueur. Cyril Certys boutonna le gilet piqué et ouaté que le vieux Sco lui avait apporté en prévision de l’hiver. En Nextiia, de l’autre côté du détroit des Orages, régnait un froid plus rude encore. À cette idée, le jeune homme frissonna.

Il inspira profondément. Malgré la froidure, c’était cette nuit ou jamais. Comme dans tout Lusitaan, la garnison fêtait l’Ouverture de l’Année. Un vin fort en degrés coulait depuis des heures dans les gosiers assoiffés par l’abondance de mangeaille. L’infâme cuisinier avait fourni quelques efforts et surtout compensé l’absence de qualité par la quantité. Le prisonnier s’était forcé à avaler quelques bouchées d’un ragoût de mouton trop épicé et d’une bouillie d’avoine et de navets insipide. Une tranche du traditionnel gâteau aux fruits confits étonnamment bon avait conclu son repas solitaire arrosé d’eau tirée du puits. Les soldats, eux, ne se privaient pas de trinquer à la santé de celui dont ils ingurgitaient sans vergogne le vin.

Plusieurs caisses de nectars rouge et blanc de Lindia avaient effectué le voyage en même temps que le fidèle serviteur des Certys. En ricanant, l'adjudant avait annoncé au prisonnier qu’il n’en recevrait pas une seule bouteille. Après lui avoir détaillé les festivités, il avait conclu que ses hommes et lui-même méritaient de trouver du réconfort dans le vin. La divine boisson compensait le déplaisir qu’ils éprouvaient à veiller sur le plus détestable des pensionnaires de la forteresse.

Cyril boucla sa ceinture. Le souvenir des railleries de Santis amena sur ses lèvres un sourire narquois. Les crétins qui ripaillaient et éclusaient ses crus inestimables n’imaginaient pas un seul instant qu’il se préparait à leur fausser compagnie. Par une habile comédie, il avait persuadé ses geôliers qu’ils n’avaient rien à redouter de lui. Dès le début de son incarcération, il avait joué le rôle d’un enfant gâté, frustré et hautain qui se morfondait dans l’attente de la clémence royale. Cette attitude répondait tout à fait à leur attente. Pour ces rugueux militaires, le Comte Certys n’était qu’un fantoche de cour.

En ce soir de beuverie, les hommes de garde n’avaient pas été négligés. Sco leur avait procuré quelques bonnes bouteilles avant de se joindre aux festoyeurs pour les inciter à boire et boire encore. Dans la confusion qui suivrait l’évasion de son maître, le serviteur disparaîtrait à son tour. Lors de l’enquête, on s’apercevrait vite que les documents l’accréditant n’étaient que d’habiles faux et que la Suprême ne l’avait jamais envoyé à Comarck. Il faudrait bien admettre alors que le favori déchu avait berné tout le monde. Le brave vieux Brenson avait parfaitement joué sa partie. Mieux que son jeune maître... Cyril n’avait pas toujours feint le découragement voire le désespoir, loin de là. Il avait douté de la venue de Sco sans qui le projet d’évasion tombait à l’eau. Il s’était vu condamné à terminer sa vie à Comarck, oiseau en cage que la captivité tuerait rapidement. Lorsqu’il avait revu son complice dans le bureau du Capitaine, il avait feint le désintérêt avec difficulté : pour un peu, il lui aurait sauté au cou !

Il vérifia une dernière fois le nœud de la corde passée autour d’un des pieds de la table. Il remercia silencieusement Hermon d’avoir fait sceller le mobilier à la suite de sa crise de fureur destructrice. Puis il enfila sa chaude pelisse, ouvrit la fenêtre sur la nuit grise et froide et se pencha pour examiner les alentours. Le sol se trouvait diantrement loin, ce qui expliquait que l’on eût jugé inutile d’équiper l’ouverture de barreaux. Si ses mains lâchaient la corde, pas besoin de prière. De toute façon, Cyril ne croyait pas vraiment aux Dieux que le peuple superstitieux adorait à grand renfort de solennités. Et s’ils existaient, ils ne se tracassaient certainement pas à son sujet.

La Reine ferait-elle célébrer l’office des morts sur son cadavre ? S’il mourait, il ne manquerait à personne. Il avait marié ses sœurs, sa mère s’était endormie à jamais quelques mois avant son emprisonnement. Appelé à la hâte, il n’avait pu recueillir que son ultime soupir. Au moins, elle n’avait pas connu la disgrâce de son fils. Quant à Artémisia, elle menait sa vie sans lui et c’était mieux ainsi. Une seule interrogation tournoyait dans son esprit. À quel point Aminta souffrirait-elle de sa disparition ?

Cyril secoua énergiquement la tête. Pas question de laisser la vie dans sa tentative d’évasion ! Il enjamba l’appui et entama la périlleuse descente. Le froid mordait. Néanmoins, il n’avait pas enfilé ses gants afin de mieux assurer sa prise sur le filin dont dépendait sa liberté. Il avait enroulé la corde autour de son corps de façon à pouvoir descendre en rappel le long de la paroi. Par bonheur, le jeune Lindien avait souvent pratiqué l’escalade dans les monts et les avens de sa province natale.

À mi-chemin, il s'arrêta pour souffler. Ses mains se ressentaient du froid et du frottement des fibres. Il regarda brièvement vers le haut. Une seule lumière brillait sur la vertigineuse façade : celle de sa chambre.

Soudain, le vent se leva et commença à disperser les nuages. Ils ne tarderaient pas à libérer la clarté lunaire. La complicité de l’astre nocturne serait appréciable une fois en chemin mais, tant que le fugitif était suspendu à son fil telle une araignée pataude, il devait se méfier de lui. Il reprit sa progression en s’efforçant de modérer sa hâte. Autant que possible, il étouffa le choc de ses bottes sur la pierre. Ses pieds glissaient parfois sur le lichen incrusté entre les moellons et il jurait entre ses dents lorsque ses genoux, alors, heurtaient douloureusement la pierre.

Il ne restait que quatre ou cinq hauteurs d’homme à franchir lorsque Cyril s’aperçut qu’il arrivait pratiquement au bout de la corde. L’estimation de Sco s’avérait un peu juste. Le jeune homme déroula la dernière longueur et s’y suspendit. Serrant les dents, il se laissa choir en roulé-boulé. La neige tombée la veille et non encore tassée amortit sa chute. Il avait compté là-dessus mais ne put s’empêcher de souffler de soulagement en se relevant. À cet instant, un cri d’alarme retentit :

— À l’évasion, à l’évasion !

— Et merde !

Cyril se rua vers l’orée de la forêt, quelques arbres disséminés mais dont l’ombre le dissimulerait à la sentinelle imprévue.

— Arrêtez-vous ou je tire !

Dédaignant l’ultimatum hurlé par une voix pas du tout avinée, le fugitif continua sa course folle, à peine freinée par la neige fraîche. Il entendit le bruit sec d’un tire-feu. Le projectile lui laboura le flanc. Le garde trop zélé venait de faire feu sur lui comme sur un vulgaire criminel. Avec ce qui lui restait d’élan, Cyril franchit les quelques pas qui le séparaient des premiers arbres. Une seconde balle miaula à son oreille.

— Le salaud ! marmonna-t-il.

Le soldat, qui voyait s’échapper sa proie, s’égosillait du haut du chemin de ronde. Il ne semblait pas obtenir beaucoup d’effets. Trop de vins fins avait émoussé la vigilance de ses camarades. Jurant grossièrement, l’évadé s’affala dans la neige. Il se releva sans tarder et reprit sa course, main gauche plaquée sur son côté pour contenir le sang et la douleur. Le garde continuait à tirer et les claquements de l’arme finiraient bien par ameuter le reste de la garnison. La chasse à l’homme serait lancée, plus tôt que prévue. Aux traces qu’il laissait dans la poudreuse immaculée, les poursuivants sauraient vite que le tireur avait touché le Comte.

Il s’engagea dans le sous-bois. Sous les arbres, la neige ne formait qu’un tapis peu épais. Plus dense au fur et à mesure de sa progression, la forêt offrait un abri sûr mais provisoire. La lune, étincelant désormais dans un ciel sans nuages, éclairait sa course zigzagante. Les branches dénudées des hêtres découpaient de minces zones d’ombre qui n’entravaient pas sa fuite. Le choc de ses talons sur le sol glacé se répercutait dans sa blessure mais le froid ambiant engourdissait peu à peu la douleur. Le vent se coulant entre les arbres giflait son visage et le forçait par moment à plisser les yeux.

Soudain, Cyril glissa et heurta de plein fouet un tronc dont l’écorce crevassée lui écorcha le front et la joue. Il parvint à ne pas tomber mais dut ralentir l’allure. Cette prudence forcée lui permit d’éviter une racine tortueuse. Il la contourna et déboucha enfin sur un sentier dégagé. Un sourire détendit brièvement ses traits. Il aurait dû aboutir un peu plus haut mais l’essentiel était de se trouver sur le bon chemin. Il le remonta jusqu’à une masure de charbonnier que n’indiquaient que très peu de cartes. Un soupir lui échappa lorsqu’il aperçut la cabane à demi dissimulée par les branches basses d’un sapin rouge. Il trébucha sur quelques pas avant de s’immobiliser, haletant, pour examiner le sol. La neige tombée la veille recouvrait les traces de Sco et témoignait que personne ne s’y était aventuré depuis.

Rassuré sur ce point, le fugitif décolla la main de son flanc. Elle était comme gantée de rouge. Il la crispa de nouveau sur sa blessure et marcha jusqu’à la construction de rondins à peine équarris. Une épaisse mousse brunâtre recouvrait le toit de planches. Le jeune homme poussa le battant dont le bas s’effritait et pénétra dans l’unique pièce. La lueur de la lune s’y infiltrait par les interstices entre les rondins. Cyril distingua la masse sombre du cheval au moment même où un doux hennissement l’accueillait. Une forte odeur de crottin et d’urine le prit à la gorge mais elle était synonyme de liberté. Il appuya sa joue intacte contre l’encolure tiède de l’animal, et, de sa main libre, flatta le large poitrail. Du foin traînait encore sur le sol de terre battue. Au fond du seau disposé dans un angle, subsistait un peu d’eau.

Il n’était pas question de s’attarder. Cyril prit cependant le temps de bander sa blessure à l’aide de lambeaux déchirés dans une chemise de rechange. Il l’avait trouvée en tâtonnant dans la sacoche attachée à la selle. Il troqua son doublet18déchiré et ensanglanté contre un gambison19en lin, rembourré de laine d’agneau, autre trésor laissé sur place par le fidèle serviteur. Puis il posa la selle sur le dos du cheval et le brida. Avant de le faire sortir, il remit sa pelisse. Une fois dans la clairière, le hongre, un robuste Cousseran louvet20, s’ébroua, heureux de se retrouver à l’air libre. Le fugitif resserra la sangle et, serrant les dents sur l’élancement dans son côté, enfourcha sa monture. Il la talonna et la lança en direction du nord.

Il ne doutait pas que les soldats de Comarck suivraient sans répit sa piste inscrite dans la neige. Humilié par l’évasion de son précieux prisonnier, le Capitaine Hermon les commanderait en personne. À la forteresse, ils avaient déjà dû se rendre compte qu’il leur faudrait pourchasser l’évadé à pied. L’indispensable Sco avait habilement endommagé la sellerie, les privant de la ressource de leurs montures. Toutefois, la fureur du commandant floué pouvait choisir malgré tout de chevaucher à cru. Cyril ne voulait pas prendre le risque de parier sur le contraire. Si Hermon parvenait à le rejoindre, il n’hésiterait pas à l’abattre sur place.

En conséquence, il poussa son cheval et lui-même jusqu’à la limite de leurs forces. Le jour était levé depuis longtemps lorsqu’il s’arrêta pour nourrir sa vaillante monture et satisfaire aux besoins de la nature. Il se contraignit à manger un morceau du fromage que renfermait la sacoche, l’accompagnant de biscuits secs, et fit descendre le tout avec une lampée d’une eau-de-vie qui lui échauffa les joues. Le hongre n’avait pas traîné à avaler sa ration d’avoine et semblait revigoré par ce bref repos. Ils reprirent la route.

Durant des heures, bouleaux argentés et conifères sombres limitèrent l’espace à une alternance monotone de gris et de noir sur fond de neige immaculée, avec, au dessus d’eux, un ciel pâle et distant. Puis, vint le moment où, de façon presque brutale, la forêt céda place à la steppe. Le cavalier déboucha sur un univers monochrome, une vaste nappe de blancheur qui le força à plisser les yeux pour en distinguer les insignifiants détails, quelques arbustes grisâtres ponctuant le tracé de la route la plus septentrionale du royaume. Au nord, une ligne gris bleu rompait l’immensité maussade et signalait le détroit des Orages. Ce bras de mer qui séparait le Lusitaan de son turbulent voisin, le royaume nextiian, avait reçu ce nom en l’honneur des impressionnants mammifères marins qui y croisaient.

Cyril inspira l’air glacé et engagea sa monture sur la piste vierge de traces humaines. Les seules empreintes qui attirèrent son regard trahissaient le passage d’un renard des neiges ou d’un lièvre écureuil. Il lui sembla même apercevoir la tête sommée d’oreilles à plumets d’un félis dissimulé derrière un buisson. Il allait le plus souvent au pas pour ne pas épuiser le hongre. De temps en temps, il s’accordait un petit galop mais évitait le trot dont les saccades réveillaient la souffrance tapie dans son flanc.

Soudain, la route sembla s’interrompre. En fait, elle descendait en trois lacets le long d’une pente raide, puis continuait sur un quart de lanis jusqu’à un groupe de bâtiments, Qoublawin. Un demi-lanis plus loin, le fleuve Flenn serpentait mollement jusqu’au détroit. Sa placidité n’était qu’apparente. Au printemps, lorsque les neiges fondaient et que des pluies diluviennes s’abattaient sur la région, le Flenn roulait des flots dévastateurs et quittait son lit pour déborder largement sur la steppe. On avait donc édifié la caserne sur une élévation qui la mettait à l’abri des hautes eaux. Le hangar pour les Sciathánn s’y doublait d’une bâtisse à deux étages où vivaient les Thuás. À Qoublawin, végétaient quelques pilotes sans envergure sous les ordres de deux officiers à peine mieux notés. Cette garnison était une affectation que l’on demandait rarement sinon jamais. Elle revêtait plutôt l’allure d’une sanction pour manquement au devoir ou pour médiocrité. Cependant, les autorités militaires prévoyaient de l’agrandir et d’y envoyer des renforts à cause de la tension grandissante entre le Lusitaan et la Nextiia. Le Comte Certys avait soutenu cette motion au sein du Conseil. Mais une fois la décision prise, la mise en œuvre avait traîné. Le favori n’avait pas manqué de dénoncer les arcanes bureaucratiques qui retardaient l’exécution des décisions. En privé, il avait pressé Aminta de se débarrasser des contraintes liées à trop de relais et de faire, figurément parlant, tomber quelques têtes. Ses prises de position pour une administration directe et simplifiée et un pouvoir renforcé de la souveraine n’avait pas reçu l’accueil qu’il espérait, la Suprême ne tenait pas à fâcher les membres de son Conseil dont le soutien était essentiel à son gouvernement. Le favori n’avait pas insisté mais n’en pensait pas moins.

Cependant, en la circonstance, la lenteur administrative servait sa cause. Qoublawin n’abritait toujours qu’un Squadron21. Rien qui ne pût véritablement l’inquiéter.

Tout en frottant ses mains l’une contre l’autre pour les réchauffer, il examina la structure en partie métallique des deux corps de bâtiment. Il en connaissait le plan pour l’avoir étudié avant l’examen du dossier, lorsqu’il cultivait l’ambition de devenir Ceannasaith Mór22. Il n’y avait que peu d’ouvertures sur l’arrière de la construction et pas tellement plus devant. L’unique poste de guet surveillait le détroit. Et si, par un pur hasard, quelqu’un détectait son approche, il ne s’alarmerait sans doute pas de la venue d’un cavalier solitaire. Cyril n’aurait que le désagrément de changer de tactique.

Il mit pied à terre pour effectuer la descente, car il ne voulait pas s'exposer à une chute. Par ailleurs, un piéton offrait une cible moins exposée qu’un homme juché sur un cheval. Et la marche jusqu’au poste avancé lui dégourdirait les jambes.

La neige crissait sous ses pas et gardait les traces nettes de son approche. Son départ, lui, n’en laisserait que très peu. Il parvint plus vite qu’il n’aurait cru au pied du mur aveugle. Une seule porte s’y découpait, pleine, sans serrure. Un petit monticule de neige amassé à son pied témoignait qu’elle n’avait pas servi récemment. Cyril la dégagea du bout de sa heusse puis fouilla dans la précieuse sacoche. Il en extirpa un stylet à la lame à peine plus épaisse qu’une feuille de parchemin. Aucun verrou ne permettait d’ouvrir la porte, mais le fugitif savait qu’un simple loquet la fermait à l’intérieur. Il suffisait d’introduire entre le battant et le mur une fine plaque de métal et de la remonter sans hâte pour soulever la clenche. Il réussit à l’actionner à la seconde tentative. Tout en maintenant le loquet à la verticale, il poussa la porte, prêt à toute éventualité. Mais la pièce obscure dans laquelle il pénétra pas à pas, n’était qu’une sorte de remise où s’entassaient des caisses de provisions et du matériel au rebut.

Cyril bloqua le battant avec une caissette et ressortit. Il débarrassa prestement le hongre de la selle qu’il abandonna dans la neige. Il n’avait besoin que de la sacoche. Il gratta le chanfrein du louvet.

— Brave cheval. Je ne sais même pas ton nom. Il y aura bien quelqu’un ici pour s’occuper de toi.

Il déversa devant l’animal le reste d’avoine puis, laissant la porte ouverte, retourna dans la réserve. Il vida le contenu du sac sur la dalle grossière. Pas d’épée, bien qu’elle fût son arme de prédilection. Elle n’aurait pu tenir dans le bagage et l’aurait embarrassé s’il devait se battre dans les couloirs de Qoublawin. À la place, il disposait de plusieurs couteaux de lancer et de deux tire-feu miniatures. Leur crosse en corne tenait dans la main, une invention récente qui coûtait fort cher. Ces engins de mort ne tiraient qu’un coup mais abattaient proprement leur homme à cinquante pas de distance. Cyril tablait surtout sur leur effet dissuasif. Pour autant, il n’hésiterait pas à

s’en servir. Il glissa les couteaux dans sa ceinture, rangea un tire-feu dans la poche gauche de sa veste et garda l’autre en main. Puis il quitta la remise par la porte intérieure qui donnait dans un corridor menant à la cuisine et au réfectoire. Le couloir était plongé dans la pénombre mais il y voyait suffisamment pour se déplacer sans bruit. Des voix traversaient le battant de bois d’une porte de service sans qu’il comprît ce qu’elles disaient. Mais cela n’avait aucune importance. Il dénombra deux interlocuteurs. Une fois certain que personne d’autre ne se trouvait avec eux, il abaissa lentement la poignée et poussa le panneau juste assez pour pouvoir se glisser dans la pièce. Les deux hommes lui tournaient le dos et ne l’avaient pas entendu. Émaillée d’obscénités, la conversation captivait toute leur attention.

— Pendant ma prochaine permission, je décolle pas du bordel... et tant pis si je claque toute ma solde, la Bettina vaut le coup et même plusieurs !

— Faut que tu me donnes l’adresse et...

— Messieurs, je suis désolé de couper une discussion aussi passionnante!

De la crosse de son arme, Cyril frappa à la nuque le plus vieux, probablement le cuistot de la base si on en croyait le vaste tablier blanc qui enserrait son ventre confortable. L’homme s’effondra sans un cri aux pieds de son compagnon paralysé par la stupeur. Rapidement, la terreur remplaça l’incrédulité dans le regard écarquillé. Cyril agita son tire-feu sous le nez du soldat.

— Cette petite merveille te troue la panse en moins de temps qu’il n’en faut pour appeler à l’aide. Si tu veux t’en sortir avec seulement un mal de crâne comme ton ami, tu as intérêt à m’obéir. Compris ?

Sans quitter des yeux le canon court mais menaçant, la jeune recrue s’empressa de hocher la tête. Sur les instructions de l’intrus, il attacha son collègue inconscient à l’aide de grands torchons dénichés dans un placard et le traîna dans le passage menant à la réserve. Puis Cyril l’envoya rejoindre le cuisinier aux pays des songes et le ligota avant de refermer la porte sur eux. Si jamais quelqu’un venait faire un tour à la cuisine, il s’étonnerait peut-être de l’absence du maître des lieux mais ne trouverait aucun motif de déclencher l’alerte.

Le fugitif parcourut rapidement les salles dévolues au logement du personnel de la base de Qoublawin, Thuás et Firtalamh confondus. Le dortoir, désert à cette heure, contenait dix couchettes à peine isolées les unes des autres par un meuble bas. Chaque officier disposait d’une chambre à peine plus grande qu’un placard. A l’infirmerie, somnolait un soldat fiévreux que le jeune homme n’hésita pas à endormir plus profondément grâce à la technique précédemment éprouvée.

— Trois de moins, chuchota-t-il en se dirigeant vers l’issue qui donnait directement dans le hangar, l’endroit où se trouvaient les machines. Et probablement le reste de la garnison. Les soldats savaient certainement que l’ex-Ceannasaith avait été relégué dans la forteresse de Comarck, en amont sur la rive de la Flenn. Mais qui aurait pu s’imaginer qu’il s’évaderait et se rendrait à Qoublawin pour s’emparer d’une Sciathánn afin de fuir le Lusitaan ?

Cyril enfila le couloir d’accès d’un pas souple et silencieux, sa foulée de félin, aimait à dire Aminta, puis s’immobilisa devant le double battant. Un hublot dans chaque panneau permettait de voir l’ensemble du hangar. Il risqua un œil. Des établis couraient le long des murs de bois renforcés de métal. Sur les planches vernies, des pièces de soie et des rouleaux de laine voisinaient avec des éléments de tubulure. Des bobines de fil ultra résistant côtoyaient des outils dont certains venaient d’être utilisés. Des hommes s’affairaient autour des machines alignées sur le sol lisse et propre. Les Fær Thuás les entretenaient eux-mêmes et n’auraient jamais laissé un rampant y porter la main hormis pour les déplacer. Et encore... Cyril dénombra cinq pilotes dont quatre bichonnaient leur Sciathánn tandis que le dernier limait un objet sur un établi. L’un arborait le grade de Leifteanant23. Le deuxième officier de l’escouade était le Captaen24Rodien, s’il n’avait pas été remplacé depuis que Cyril avait pris connaissance du dossier. Il avait probablement quitté la base avec deux de ses pilotes pour un vol d’entraînement ou de reconnaissance. Sur les dix Sciathánn que comptait le squadron, il en manquait quatre. Et selon le roulement, un homme était parti en permission pour deux semaines.

Cyril ne tergiversa pas, le temps était précieux. Il s’arma du second tire-feu et s’ouvrit le passage d’un coup de pied dans la porte. Le battant claqua bruyamment contre la paroi, faisant résonner le métal. Avec un bel ensemble, cinq têtes se tournèrent vers l’intrus. La vue des deux armes mortelles braquées sur eux peignit aussitôt la peur sur les visages des Thuás. Ils n’avaient jamais eu l’occasion d’en manipuler mais en avaient entendu parler. Le Comte Certys, lui, avait disposé des tout premiers spécimens sortis de la manufacture royale et s’était familiarisé à leur usage. Cela se voyait dans son attitude. Tandis qu’il avançait vers les hommes tenus en respect, il montrait aussi l’arrogance de celui qui n’a plus rien à perdre.

— Ceannasaith Certys !

Le fugitif inclina ironiquement le front à l’adresse de celui qui venait de l’identifier. Il connaissait le Leifteanant qui ne cachait pas son effarement mais ne parvenait pas à coller un nom sur son visage étroit et naturellement pâle. Non que cela revêtît une quelconque importance...

— En personne, messieurs ! Pour une visite d’inspection surprise ! Je viens voir si vous entretenez correctement le matériel et essayer moi-même l’une de vos Sciathánn. Ceci dit, il faudra que vous envoyiez vous-même à la Suprême le rapport concernant mon passage. Je ne pense pas remettre pas les pieds à Nestoria d’ici un bon bout de temps.

— Vous ne parviendrez pas à vous échapper, tenta l’officier pour ne pas perdre la face devant ses subalternes. AucunUím as eitlit25  n’est réglé sur votre Ardchænnas26.

— Vous êtes idiot, mon pauvre ami, ricana Cyril. Quel Thuás27ignore que cela ne représente pas un obstacle pour moi ? Maintenant, trêve de bavardages ! Placez-vous face au mur de droite, mains bien à plat au-dessus de la tête et jambes écartées.

De mauvais gré, ils obéirent. Toutefois, un mouvement preste n’échappa à la vigilance du fugitif. Il fit feu sans sommation et l’homme s’abattit en hurlant, la cuisse transpercée. Les pinces qu’il avait dissimulées derrière son dos tintèrent sur le sol. Ses camarades terrifiés s’empressèrent de se soumettre.

— Voilà tout ce que vous avez à gagner à me tenir tête. Je suis extrêmement déterminé.

Le blessé pleurait et maudissait l’ancien favori. En passant près de lui, Cyril le poussa légèrement du pied.

— Tu as de la chance. La balle n’a pas touché d’artère, semble-t-il. Tu ne te videras pas de ton sang. Alors, cesse de piailler comme un cochon qu’on égorge. Toi, ordonna-t-il ensuite au plus jeune des Thuás, fais-lui un garrot avec ta ceinture. Et surtout pas de geste inconsidéré.

Lorsque le pilote, blême, reprit sa place face au mur, Cyril avait déjà entrepris de ligoter ses pairs avec du fil de fer. Il termina par lui et se désintéressa aussitôt des hommes pour se diriger vers les Schiatánn. Malgré la tension et la douleur cisaillant son flanc, il les contempla avec émotion. Plus de trois mois sans voler... Ces machines ne valaient pas sa Sciathánn personnelle, loin s’en fallait. Fruit des dernières innovations, plus profilée, plus légère, elle privilégiait la vitesse et la maniabilité. À Qoublawin, la membrane des Sciathán28était d’un gris bleu uniforme, plus discret que la laine indigo et la soie dorée qu’il avait choisies pour sa précieuse machine... l’indigo pour lui, l’or pour Aminta.

Cependant, les coutures dont l’orientation reproduisait fidèlement les muscles et les tendons de la chauve-souris étaient solides et fiables, tout comme le squelette sous-tendant la voilure. Taillés dans le Ceoltóir adhmaid, le bois musicien, les éléments de l’armature imitaient les os creux des mammifères volants. Du bout des doigts, Cyril frôla un bord d’attaque. Réglable, il facilitait l’envol et le maintien dans l’air. Il n’avait pas la finesse de prise à laquelle le Fær Thuás était accoutumé mais il saurait s’en contenter lorsqu’il traverserait les turbulences au dessus du détroit des Orages.

Soudain, l’ancien Ceannasaith s’empara d’une barre de levage. Sans un regard pour les pilotes atterrés, il fracassa l’ossature de cinq des Sciathánn. Nul ne songea à protester devant ce sacrilège. Pourtant, ces hommes devaient souffrir à chaque coup comme si leurs propres os se brisaient. Sa sinistre besogne achevée, Cyril jeta la barre au sol. Puis il alla décrocher l’un des harnais de vol suspendus à hauteur d’homme. Il vérifia hâtivement l’ensemble des courroies et des boucles.

Aucun des équipements de Qoublawin n’était accordé à son Ardchænnas. Mais comme il l’avait fait remarquer au Leifteanant, il possédait la capacité de s’adapter à n’importe quel harnais même si celui-ci avait été mis en résonance avec un autre pilote. A sa connaissance, lui seul possédait cette aptitude. En l’occurrence, elle se révélait indispensable. Sans elle, il n’aurait pu mettre au point son plan d’évasion.

Il enfila le harnachement. Sa blessure le fit grimacer. Une fois encore, il maudit la sentinelle sobre de Comarck. Il régla les brides avec la rapidité de l’habitude puis enserra ses poignets et son front des Strallacha29. Des gants de cuir, à la fois souple et épais, ainsi qu'un casque intégral, appeléCluasáin, complétèrent l’équipement. En dernier lieu, il vérifia si la seule machine intacte disposait de ses armements, les Cruba Cruach30  pour le combat rapproché et les Crosbhogha31, en position armée, prêtes à en découdre.

Satisfait, il alla ouvrir en grand la porte coulissante qui donnait sur l’esplanade d’envol. Un vent froid s’engouffra dans le hangar. Alors, le fugitif se glissa sous les Ailes rescapées et fixa les différentes parties du harnais aux boucles en corne noire de la machine. En principe, cette opération s’effectuait avec l’aide du personnel au sol mais il ne pouvait prendre le risque de détacher l’un des prisonniers.

Au terme de quelques contorsions douloureuses, il parvint à se relier à l’assemblage de bois et de toile qui allait l’emporter au-delà du chenal. Il se redressa, joua des épaules pour s’assurer que tout était en place et jeta un dernier regard aux tristes cadavres de bois gisant sur la dalle. En temps ordinaire, il n’aurait pas craint de laisser intactes des machines qui pouvaient permettre aux autres Fær Thuás de le poursuivre. Il aurait même tiré du plaisir à les narguer et à railler leurs inutiles efforts. Les plus expérimentés eux-mêmes n’auraient pu l’arrêter, tout simplement parce qu’il était le meilleur. Il le savait et tous le savaient. Mais sa blessure le désavantageait et il ne pourrait pas voler aussi vite ni peut-être aussi loin qu’il le fallait. Le bras de mer excédait les quatre lanis. Cyril devrait aussi composer avec un vent latéral soufflant par rafales.

Inutile de regarder en arrière. L’évadé de Comarck venait d’effectuer le pas ultime. Il s’éloigna du bâtiment puis courut à longues enjambées en s’efforçant d’oublier la brûlure à son flanc. Il prit enfin son envol.

Comme à chaque fois, la magie du vol opéra. Son esprit dominait la matière et s’infiltrait jusque dans la plus insignifiante des fibres de la machine. Son cerveau envoyait les impulsions nécessaires par l’intermédiaire des capteurs implantés dans le bandeau frontal. Les puissants battements élevèrent le fugitif au-dessus de la prairie. Après un virage à droite, puis à gauche, plus par plaisir que par nécessité, il se dirigea vers la ligne grise du détroit des Orages.

 

 

21 Escadrille, c'est-à-dire environ 10 pilotes.

22 Grand Commandeur, grade suprême parmi les Fær Thuás.

23 Lieutenant

24 Capitaine

25 Harnais de vol.

26 La Fæbhair des Fær Thuás, appelée aussi Cumhácht níos airde.

27 Abréviation de Fær Thuás.

28 Voilure de la Sciathánn.

29 Bandeaux capteurs.

30 Griffes d’acier rétractiles

31 Arbalètes d’épaule.

 

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