Les Ailes du Traître suite chapitre 21

 Chapitre vingt-et-un

         

Artémisia Certys s’avança jusqu’au bastingage duBáid abhann1. Les mains posées sur le cèdre luisant, elle s’abîma dans la contemplation de la côte encore lointaine. Elle en voyait pourtant assez pour se demander où le navire allait bien pouvoir accoster. Des falaises sombres barraient l’horizon à perte de vue.

— Ma Dame, nous aurons heureusement effectué une traversée paisible. Les tempêtes ne sont pas rares en ces lieux.

La jeune femme se retourna à demi et tendit sa main droite à l’homme qui venait de s’adresser à elle avec une distinction innée. Le Duc d’Ornaan la prit avec délicatesse et y déposa un léger baiser. Elle répondit à sa courtoisie par une gracieuse inclinaison de tête. Au cours de ces quelques jours de voyage, elle avait appris à estimer le cousin d’Aminta. D’une intelligence aiguisée et d’une valeur éprouvée, c’était aussi un homme spirituel et sensible. Aucune de ses paroles, aucun de ses regards ne faisaient sentir à Artémisia que sa place n’était pas dans la délégation qu’il commandait.

— La saison nous est propice, sans doute, commenta-t-elle dans la même veine.

Les conversations auxquelles ne participaient guère les autres membres de l’ambassade s’étaient cantonnées dans une banalité raffinée où ni l’un ni l’autre n’avaient exposé leurs sentiments profonds. Peu de choses avaient été dites à propos de Cyril Certys. Le Duc ne devait pas en savoir plus qu’Artémisia et cette dernière ne souhaitait pas dévoiler la tourmente de ses émotions devant un étranger, aussi aimable fût-il.

— En automne et en hiver, ce détroit est réputé pratiquement infranchissable.

Une silhouette ailée sembla soudain planer au-dessus d’eux. Le Fær Thuás Certys avait franchi le tumultueux passage alors que le vent d’hiver soufflait en rafales. Blessé de surcroît. Brièvement, le visage du Duc s’assombrit. Sans doute avait-il lui aussi pensé au favori d’Aminta. Et à la douleur de sa cousine s’il ne ramenait pas le favori vivant.

— Avons-nous encore quelque chance de voir des Orages ?

Pour distraire son attente, la jeune femme était régulièrement montée sur le pont pour tenter d’apercevoir l’un de ces fascinants mammifères marins. En vain, elle avait guetté l’apparition d’une énorme tête serpentine ou d’un large dos scintillant.

— Si près des côtes, je ne le crois pas. Mais vous en aurez peut-être l’occasion lorsque nous retraverserons le détroit. Je vous avoue que moi aussi, j’aimerais bien assister à ce merveilleux spectacle. Dire que les Nordiques les massacrent pour leur graisse !

— On dit que les Orages se raréfient à cause de cette pratique.

— Cela est vrai ! Mais le rétablissement des liens commerciaux pourrait s’avérer favorable à ces superbes animaux. Le Lusitaan a des excédents d’huile végétale à écouler, les Nextians n’auront qu’à changer d’habitudes alimentaires ! s’exclama Sydartas en plaisantant à demi.

— Je crains qu’il ne faille pour cela beaucoup de temps et de persuasion.

— Je suis certain que si la Suprême vous nommait ambassadrice, vous y réussiriez admirablement.

Artémisia exprima son étonnement par un léger haussement de sourcil. La prévenance du Duc à son égard lui avait dicté ces propos laudatifs mais il n’en pensait sans doute pas un mot. La Reine ne l’avait envoyée en Nextiia que pour qu’elle tînt le rôle de garde-malade auprès de son favori. Cyril, lui, avait reconnu à son épouse les qualités nécessaires à l’administration de ses vastes domaines. Mais cela ne l’arrangeait-il pas ? Car il pouvait ainsi partager son temps entre ses deux passions. Dans ses priorités, Lindia et Artémisia venaient bien après Aminta et l’Ardchænnas.

— Je ne sais si je pourrais vivre dans un royaume où l’hiver règne en maître plus longtemps que l’été, répliqua-t-elle sans se découvrir.

 

Elle laissa son attention dériver sur les vagues vertes crêtées d’écume que fendait le navire à aubes. Les grandes roues à pales étaient mues par un homme doté de la Fæbhair. Avec une curiosité empreinte d’un certaine malaise, la jeune femme s’était rendue dans le poste de pilotage où officiait leMhairnéalaigh2. Le capitaine de l’Aquilon l’avait saluée avec égards. Il s’était lancé dans des explications qu’elle n’eut pas le cœur de lui dire superflues. La lecture des ouvrages réunis par son époux au sujet des différentes formes de Fæbhair lui avait appris le peu que l’on savait sur cette étrange manifestation de l’esprit humain. Les auteurs de ces écrits brodaient à l’envi sur ce don mystérieux mais ne pouvaient que se livrer à des hypothèses souvent absurdes quant à son origine. Et ils entrevoyaient à peine la complexité de leur fonctionnement. Il était toutefois intéressant de voir à l’œuvre celui qui, par la seule vigueur de sa pensée, mouvait le navire dans un détroit où les vents et les courants contraires rendaient malaisée la navigation à voile.

Le batelier avait à peine jeté un regard sur la visiteuse et son compagnon, Sydartas d’Ornaan qui avait proposé avec affabilité d’escorter la jeune femme. L’homme, natif de la province de Lamia à en croire son teint foncé et ses cheveux blond paille, demeurait concentré sur sa tâche. Du large bandeau de cuir qui couvrait son front partaient de nombreux fils métalliques. Ceux-ci traversaient le plancher. Artémisia savait que ces câbles minces et luisants couraient le long du bois des parois et de la coque jusqu’aux axes des deux roues et transmettaient l’impulsion nécessaire à leur mouvement. Le batelier en contrôlait la vitesse et la puissance. Il pouvait actionner une roue indépendamment de l’autre. Un capitaine qui disposait d’un bon naviguant affrontait presque sereinement une tempête. Les meilleurs Mhairnéalaighrecevaient donc des primes substantielles pour les inciter à ne pas embarquer sur un autre navire.

Artémisia n’avait pas prolongé sa visite. Son malaise s’était accru. Elle l’avait bien sûr rapidement identifié. Il procédait de la Fæbhair.

Maintenant, le regard perdu au gré de la houle, elle évoquait son époux. Le don de Cyril l’élevait bien au-dessus des simples humains. Mais il avait aussi précipité sa chute. Il possédait cette étrange force spirituelle qui avait fait de lui un Fær sa Spéir3, un aigle parmi les détenteurs de Fæbhair. Comment ne pas cultiver alors un sentiment de supériorité et d’invulnérabilité ? UnMhairnéalaigh, un Iompróirí4avaient à ses yeux à peine plus de valeur qu’un humain ordinaire. Les pensées de la jeune femme prirent un tour inattendu. Était-ce juste que l’ Ardchænnas ne se manifestât qu’au sein des familles nobles ? Les bateliers et les charreliers, eux, apparaissaient parmi les artisans ou les paysans. Se pouvait-il qu’au sein du peuple, quelques-uns eussent les capacités de piloter des Schiátann mais qu’on étouffât cette information ? De fait, Cyril n’était qu’à demi issu de la noblesse. Son père était incontestablement un roturier. Et pourquoi déniait-on cette capacité aux femmes ? Les Dieux avaient-ils refusé de la leur accorder ? A moins qu’elles fussent si bien convaincues de ne pas la détenir qu’un blocage les empêchait de l’identifier et de la cultiver... la coutume et la loi attribuaient aux femmes un rôle secondaire et souvent les considéraient comme peu aptes à prendre les décisions les plus importantes. La situation d’Artémisia était exceptionnelle. Elle la devait à l'inclination de la Suprême pour Cyril. Elle comprenait désormais pourquoi Aminta avait refusé de confisquer les domaines de son favori.

— Ma Dame, je vous sens troublée. Allez-vous bien ?

Consciente de son impolitesse vis-à-vis du cousin de la Reine, Artémisia s’excusa :

—Veuillez me pardonner, Monseigneur. Je me remémorais le batelier qui nous mène à bon port et ma pensée a glissé vers Cyril.

— Vous n’avez pas à solliciter quelque pardon que ce soit. Il n’est rien de plus naturel que vous vous souciiez de votre époux, la reprit courtoisement Sydartas.

— La lettre de Cosme de Lesstrany ne cachait pas ses craintes pour la vie de Cyril. Je ne peux me prémunir contre l’idée qu’il est peut-être... trop tard.

Elle n’avait pu prononcer le mot fatidique car dit à haute voix, il aurait revêtu un caractère irrémédiable. Sydartas lui prit à nouveau la main.

— Le Ceannasaith Certys a toujours démontré une volonté hors du commun. Soyez certaine qu’en ce moment même, il lutte vaillamment pour sa vie.

Elle soupira puis lui accorda un sourire forcé. Elle l’espérait de tout son cœur, mais sans savoir pourquoi, elle n’en était pas aussi certaine qu’il l’encourageait à l’être.

— Monseigneur...

Elle hésita et il en profita pour lui glisser :

— Je serais honoré si vous consentiez à m’appeler Sydartas au cours de nos conversations.

— Seulement si vous faites de même, Monseigneur, lui répondit-elle, assurée de n’y voir qu’une manifestation de son estime et non du badinage.

Le Duc d’Ornaan s’était montré d’une correction exemplaire à son égard depuis le début de leur équipée.

— Eh bien, Artémisia, vous vouliez me demander quelque chose.

— Simplement quels sont vos sentiments pour mon époux ?

— Mes sentiments ? répéta le cousin d’Aminta, surpris.

— Votre opinion, si vous préférez, monseigneur... Sydartas, rectifia-t-elle avec un petit sourire d’excuse.

Le Duc s’adossa à la bordée. Sourcils froncés, il réfléchissait aux sens des termes employés par sa compagne de voyage.

— Oh, c’est juste que vous me prenez au dépourvu. Mais après tout... pourquoi ne pas reconnaître que le favori de ma cousine m’a toujours beaucoup agacé. Ce qui ne m’a jamais empêché de l’admirer et de le jalouser, probablement. D’autant plus maintenant. Disons que ça m’arrangeait de le tenir pour un arrogant sang-mêlé, un demi-sauvage et pour finir un traître. C’est beaucoup plus inconfortable de savoir que nous lui devons la paix avec la Nextiia.

Sydartas d’Ornaan écarta les mains puis les joignit dans un claquement sec. Son haussement d’épaules semblait railler ses pairs et lui-même, grands seigneurs cuirassés dans leurs certitudes. La révélation du véritable rôle joué par le favori malmenait leurs convictions intimes. Ils s’étaient bruyamment réjouis de sa chute et voilà qu’ils allaient devoir l’accueillir en héros. Le cousin d’Aminta continua avec une sincérité dont Artémisia ne savait si elle était contrainte ou naturelle :

— Cyril Certys... Oui, agaçant. Son influence... non, son ascendance, le terme me paraît plus approprié, sur la Reine m’a toujours prodigieusement irrité. Ce Fær Thuás pratiquement inconnu, trop beau, trop doué, trop Nextiian, trop roturier, trop exubérant, en un mot exaspérant, débarque avec ses yeux indigo faussement candides et Aminta tombe aussitôt sous le charme. Ma cousine demeurait volontiers solitaire mais je pensais que c’était par goût plutôt que par nécessité. En fait, elle attendait la révélation d’une amitié. Cet attachement a été juste un peu trop passionné pour agréer à son entourage. Un favori suscite l’envie et le dépit. D’autant plus que nul clan ne soutenait Cyril Certys, au contraire du Prince consort. Le Ceannasaith n’a jamais cherché à se constituer une coterie. Pas de prébendes, pas de faveurs distribuées autour de lui pour s’attacher des loyautés. D’ailleurs, ce genre de loyauté est au mieux suspect... Ah ! Dire qu’on tenait le favori pour un bel insouciant uniquement occupé de ses plaisirs. Mais en fait un fameux manipulateur et un acteur consommé ! Comme il nous a bernés ! Je me souviens de sa prestation au cours de ce fameux Conseil où il se livra à un caprice qui, du moins l’avons-nous cru alors, dévoilait sa véritable personnalité. J’ai croisé son regard et la fureur contenue qui l’enflammait m’a semblé dénoncer cette part de sang barbare qu’il n’arrivait plus à contrôler. Il reprochait à Aminta de le traiter comme un gamin et il agissait comme tel. Un enfant boudeur à qui on aurait ôté son jouet ! Je voyais l’air satisfait affiché par mes pairs. Ils anticipaient sa chute. Peut-être s’imaginaient-ils prendre sa place auprès de la Reine. Le Prince consort jubilait. Dès le lendemain, sa clique a vu ses effectifs augmenter. Il lui suffisait d’attendre que Cyril commette l’irréparable.

— Au cours du bal des Moissons, Certys parfit la rupture, murmura Artémisia avec un sourire triste.

Elle n’avait pas assisté à la scène mémorable mais sa sœur lui en avait fait un récit circonstancié pour la convaincre de ne plus vivre dans le souvenir d’un époux qui ne la méritait guère. Le Duc hocha la tête.

— Il fallait que le désaccord entre eux devienne irrévocable aux yeux de tous, Lusitaans comme Nextiians. Les paroles forcenées jetées à la face de la Suprême devant la cour réunie condamnaient sans absolution leur auteur. Il osait proclamer sa parenté avec Hodin Angon de Lesstrany, le Régent de la Nextiia ! Quelle arrogance ! Et son chant, par le ciel ! Ce chant ! J’ai rarement entendu quelque chose d’aussi beau et à la fois terrifiant : une alliance envoûtante de cruauté et de sensualité. J’ai pensé qu’il sombrait dans la folie. En fait, ce qui semblait une déclaration de guerre était un cri d’amour déchirant. Cyril Certys avait résolu de passer pour un traître et il en souffrait, parce que cela signifiait quitter Aminta. Et Aminta, je crois, en souffrait tout autant. Mais elle n’avait pas à cacher sa peine.

Artémisia se tourna vers la côte maintenant très proche. Une crique se dessinait dans la paroi abrupte, découvrant l’entrée d’un port dissimulé aux regards et aux tempêtes. Bientôt, elle serait au chevet de celui pour qui le Duc d’Ornaan reconnaissait éprouver de l’admiration. Cyril fascinait, pouvait-il en être autrement, mais était-il aussi admirable que Sydartas le croyait ? Sans s’adresser vraiment à ce dernier, elle épilogua sur un ton songeur :

— Je crois que le cœur de la Reine a été plus affligé que celui de son favori. Cyril lui a imposé une séparation dont Aminta ne voulait pas. Il savait pourtant combien elle en souffrirait.

La jeune femme se tut. Mais elle ne cessa pas pour autant de s’interroger sur les mobiles de son époux. Seulement, elle ne désirait pas partager des réflexions troublantes avec le Duc.

Peut-être cela l’arrangeait-il d’abandonner sa royale amie à un consort acrimonieux, laissant prouver au temps lequel des deux était indispensable à Aminta. Peut-être aussi s’ennuyait-il ? Pourquoi aurait-il voulu à tout prix une paix dont il n’était pas si ardent défenseur ? Artémisia aurait parié que le jeune Ceannasaith n’aurait pas dédaigné un conflit qui l’aurait porté aux nues. Il serait devenu alors bien plus que le favori d’un souverain : un héros, un guerrier bâtisseur de sa propre légende.

La jeune femme retint un soupir. Qui était véritablement Cyril Certys ? Le savait-il lui-même ? Elle redressa les épaules. Un léger pincement à la base du cou, entre les omoplates, trahissait sa tension. Elle appréhendait les heures à venir. Elle s’excusa :

— Je vois que le port est proche. Je dois descendre à ma cabine préparer mes affaires.

Le Duc proposa de la raccompagner mais elle déclina son invitation. Toutefois, elle ajouta :

— J’ai apprécié notre conversation et votre franchise, Sydartas.

   

Artémisia remonta sur le pont après que le navire eut accosté. Une cape bleue jetée sur les épaules, elle se dirigea vers la passerelle que l’on venait de déployer. Un marin la suivait, porteur de ses bagages. Elle n’avait emporté que deux grands sacs en cuir fauve. Elle se rendait en Nextiia pour veiller sur un blessé, non pour représenter le Lusitaan. Le Duc d’Ornaan, avec son élégance coutumière à laquelle il n’avait pas renoncé pendant le voyage, y suffirait. Sydartas se tenait près de la passerelle. Elle le rejoignit et suivit son regard. Sur le quai, un homme descendait d’une voiture tirée par quatre grands chevaux noirs. Grand, les épaules larges, il avait l’allure décidée d’un guerrier. Une foule bruyante s’était assemblée sur le débarcadère pour assister à l’arrivée d’un navire lusitaan, événement qui symbolisait aux yeux des badauds l'éloignement de la guerre. Elle s’ouvrit comme une eau brunâtre devant l’étrave d’un bateau pour livrer passage au passager du riche véhicule. D’où elle se trouvait, Artémisia ne pouvait voir l’expression des visages mais l’attitude des corps sous les tuniques et les gilets aux teintes sombres révélait la crainte et la révérence. Le personnage qui accueillait les émissaires de la Suprême était à l’évidence quelqu’un d’importance. Les quatre hommes composant son escorte jetaient tout autour d’eux des regards féroces. Parvenu à une vingtaine de pas du bateau à aubes qui se balançait doucement contre la jetée, il s’immobilisa et s’inclina avec grâce en direction de la jeune femme. Puis il salua le représentant de la souveraine lusitaane de façon plus militaire. Il leur fit ensuite l’honneur de monter à bord du vaisseau. C’était un homme jeune, de belle prestance. Sa courte barbe blonde ne parvenait pas à le vieillir. Un sourire avenant éclairait son regard clair mais on le sentait prompt à froncer les sourcils et à lancer des ordres impérieux.

— Soyez les bienvenus sur le sol de la Nextiia. Son Altesse Cosme de Lesstrany m’a dépêché auprès de vous afin de s’assurer que bon accueil vous soit fait. Je suis le Duc Rhys de Sassy, Premier Conseiller du Son Altesse.

S’étant ainsi présenté, il s’inclina une seconde fois devant Artémisia et baisa courtoisement la main qu’elle lui offrait.

« Ainsi, voici celui que la prise de pouvoir du jeune Roi a poussé sur le devant de la scène politique. » se dit-elle. Durant les deux jours qui avaient suivi l’arrivée des ambassadeurs nextiians et précédé le départ de la délégation lusitaane, les rumeurs avaient couru bon train à Nestoria. Le nom de Rhys de Sassy avait souvent été cité comme celui qui avait mené le coup d’état. On affirmait qu’il avait tué le régent de ses propres mains.

— Votre souverain nous honore grandement en déléguant son Premier Conseiller pour nous accueillir, répliqua avec affabilité le Lusitaan avant de se présenter à son tour :

— Sydartas d’Ornaan, Duc de Sang. Et Ma Dame Artémisia, épouse du Comte Certys.

— Vous voulez parler, je pense, du Duc de Fershield-Veel... Apprenez, ma Dame, que mon excellent ami Cyril est enfin considéré hors de danger par les médecins. Il est très affaibli par la lutte que son organisme a menée contre l’infection mais celle-ci est vaincue. Votre époux, Ma Dame, est d’un naturel...

— Obstiné ! continua-t-elle avec un sourire qui reflétait son soulagement.

Rhys de Sassy hocha gravement la tête.

— Si entêté que nous avons plusieurs fois craint de le perdre... mais nous parlerons de cela dans mon carrosse. Un pont de bateau n’est pas un lieu propice à la conversation.

Il présenta son bras à Artémisia pour l’aider à s’engager sur la passerelle et lui glissa :

— Ma Dame, votre radieuse présence ne pourra que hâter sa guérison.

« J’espère aussi qu’il ne me tiendra pas rigueur d’être venue à son chevet. Sans doute pas si je lui dis que j’ai agi sur ordre d’Aminta », pensa-t-elle avec une certaine amertume. Elle accepta l’aide du galant Nextiian. Tous trois descendirent du navire qui les attendrait à quai tout le temps nécessaire aux négociations et à la convalescence du blessé. Aminta n’envisageait pas que le vaisseau rentrât en Lusitaan sans Cyril à son bord. Le reste de la délégation suivit, avec les bagages portés par des marins.

Les badauds se regroupèrent à nouveau sur leur passage, commentant à mi-voix l’arrivée des Lusitaans. Artémisia attirait plus que sa part de regards curieux et admiratifs. Les femmes s’intéressaient particulièrement aux habits de l’étrangère. Elle avait revêtu une robe de voyage, plus confortable qu’élégante mais la coupe nette et les couleurs assorties, ivoire sur vert, ressortaient sur les nippes uniformes des habitants du port. Un peu gênée de se trouver au centre de l’attention, Artémisia distribua quelques sourires autour d’elle, résolue de ne pas passer pour hautaine. Elle fut récompensée par le baiser que lui envoya une fillette aux grands yeux bleus, réfugiée dans les jupons de sa mère.

Elle prit place dans le carrosse noir sur les portes duquel étaient peintes de fraîches armoiries : deux épées entrecroisées surmontées d’un oiseau marin aux ailes éployées. Le titre de Duc du Premier Conseiller était récent. Sydartas d’Ornaan s’assit face à elle et Sassy les rejoignit après avoir veillé à ce que les autres Lusitaans trouvassent place dans deux véhicules qui stationnaient au débouché une rue adjacente. Dès qu’il se fut installé à côté du Duc, il donna le signal du départ. Le bruit des roues cerclées de fer sur les pavés du débarcadère empêcha tout d’abord toute conversation. Le carrosse remonta la rue principale, empierrée de galets sonores puis se fraya un chemin entre les cahutes de pêcheurs et de maraîchers, construites sans plan préconçu aux abords de la petite cité portuaire. Artémisia jetait de rapides coups d’œil entre les rideaux à demi tirés pour garantir contre la poussière du chemin. Des enfants demi nus jouaient sur le bord de la route. Sur la passage de la riche voiture, ils interrompaient leurs jeux pour la regarder passer, bouche bée dans leurs faces crasseuses et chiffonnées. La misère était la même partout.

Bientôt, les voyageurs quittèrent les lieux habités pour entamer la montée jusqu’au plateau surplombant le détroit. Le pas puissant des grands chevaux foulaient avec régularité le large chemin damé qui gravissait le flanc de la falaise, parmi les touffes d’herbe sèche. Artémisia reporta son attention sur les autres occupants du carrosse et plus particulièrement sur Rhys de Sassy. Ne lui avait-il pas promis des éclaircissements à propos de Cyril ? Car elle ne savait au sujet son époux rien de plus que ce qu’en avait écrit Cosme de Lesstrany à la Suprême et le peu que celle-ci avait ajouté. Conscient de son attente, le Nextiian hocha la tête puis se frotta la nuque avant de commencer. Une légère moue dubitative trahissait son embarras. Sans doute se demandait-il comment il allait pouvoir parler des récents événements sans heurter la sensibilité de sa passagère.

— Soyez franc, Monseigneur, je suis prête à tout entendre. Il vaut mieux pour moi tout savoir dès maintenant que de le découvrir sans y avoir été préparée, lui assura-t-elle.

Il lui adressa un sourire reconnaissant.

— Alors... vous savez que Cyril œuvrait en secret pour empêcher la guerre entre nos deux royaumes. C’est dans ce but qu’il nous a aidés à rétablir Cosme dans son autorité.

— Nous savons aussi que le Régent l’a fait tourmenter pour qu’il révèle vos plans, ajouta Sydartas d’Ornaan.

— En fait, c’est Ganrael, le fils de Hodin, qui l’a enlevé et torturé de sa propre initiative. Cyril n’a rien avoué à propos du coup d’état. Il a juste reconnu qu’il servait toujours votre Suprême mais il s’est tu à notre sujet pour nous laisser le temps d’agir.

Artémisia soupira. Elle attendit d’être sûre de la fermeté de sa voix pour questionner le Premier Conseiller :

— J’imagine que les tourments infligés par son bourreau, son propre cousin, sont dignes de la cruauté qu’on prêtait à ce dernier. Ne me cachez rien. Je dois savoir ce qu’a subi mon époux et dans quel état je vais le trouver.

Le Duc toussa puis se racla la gorge. Artémisia comprit son émotion lorsqu’il lui révéla :

— Cosme m’a envoyé sur place dès que nous avons su où Ganrael le séquestrait. Lorsque je suis entré dans la ferme abandonnée... je n’ai pas pu d’abord faire un pas de plus. Une bête sauvage n’aurait pas fait pire. Ma Dame...

— Continuez, je vous en prie, l’engagea-t-elle, un peu agacée par ses atermoiements.

La tenait-il pour une oie blanche incapable de refréner ses émotions ? Un frisson d’appréhension lui parcourut pourtant l’échine. Il n’était jamais plaisant d’entendre détailler les souffrances d’un autre être humain, d’autant plus lorsqu’il était question d’une personne aimée.

— Ganrael l’a rossé. Puis il lui a tailladé au poignard le torse et les cuisses. Et le visage. Pour finir, il lui a brisé les jambes avec un manche de bois.

— Oh !

Ce fut là toute sa réaction. Mais ses mains sur lesquelles elle fixa ses yeux embués tremblaient. Elle entrelaça ses doigts avec force. Ils étaient glacés.

— Voilà qui est d’une sauvagerie inimaginable ! Toute cette barbarie ! s’exclama Sydartas, profondément choqué.

— Ganrael était fou. Cosme aurait voulu qu’il mette plus longtemps à mourir pour prix des souffrances de Certys. Je regrette aussi que quelques coups de poignards seulement aient suffi à abattre ce chien enragé.

Le Duc de Sassy se rendait-il compte qu’il apportait de l’eau au moulin du Lusitaan ? Sans doute pas. La description des tourments bien que réduite au strict nécessaire l’avait visiblement bouleversé. Artémisia sépara ses mains et les plaqua sur ses genoux. Un cahot la fit chanceler mais elle se redressa comme si de rien n’était, fixant dans les yeux le Nextiian qui lui faisait face.

— Vous avez évoqué plus tôt une infection qui a manqué lui coûter la vie. Combien de temps mon époux est-il demeuré sans soins ?

Elle s’était exprimée avec une certaine sécheresse de ton. Peu importait que le Duc nextiian y décelât une accusation. C’était toutefois plus de la colère que du ressentiment. Et la peur que suscitait la vision dont elle ne pouvait se départir : le beau visage qui l’avait séduite au premier regard, défiguré par la fureur d’un Barbare nordique, le corps superbe qui avait aimé le sien, brisé par la férocité commune aux hommes. Pourquoi fallait-il que les Dieux eussent confié le sort de l’humanité à la moitié qui considérait que virilité rimait avec brutalité et que le courage consistait seulement à s’affronter les armes à la main ?

Rhys de Sassy pinça brièvement les lèvres mais ne releva pas la charge. Bien au contraire, Artémisia pensa déchiffrer une lueur admirative dans son regard qu’il ne déroba pas.

— Je me suis rendu sur place dès que Ganrael nous a révélé où il détenait mon ami. J’ai aussitôt pris les mesures nécessaires pour soigner ses blessures. Mais... il m’a fait promettre d’empêcher les médecins de l’amputer s’ils jugeaient cela nécessaire à sa survie. Ma Dame, il me l’a fait jurer par le dieu des morts !

La véhémence avec laquelle il se justifiait fit comprendre à la jeune femme combien il avait souffert de devoir tenir sa promesse. Elle l’engagea à continuer avec un geste de la main assorti d’un léger sourire d’excuse. Cyril était plus qu’entêté et elle pouvait presque l’entendre exiger de son ami l’inaliénable serment.

— J’ai bataillé ferme contre les médecins à son chevet. C’est tout juste s’ils ne m’écrasaient pas de leur mépris. Mais ils ont combattu l’infection et réussi à sauver ses jambes. Et sa vie.

— Ma reconnaissance leur est acquise. Tout comme je vous ai gratitude d’avoir fait ce qu’il fallait pour mon époux.

Avec lucidité, Artémisia se dit qu’elle aurait préféré qu’il fût mort plutôt que réduit à dépendre de la sollicitude des autres, à commencer par elle. Non qu’elle n’aurait pas mis tout son cœur à s’occuper de lui mais elle était sûre qu’il n’aurait pas accepté de n’être plus qu’un infirme. De là à glisser dans la folie ou à se donner la mort, il n’y avait qu’un souffle.

— J’aurais agi de même, reconnut-elle dans un murmure.

Rhys de Sassy lui retourna son sourire.

— Je puis m’exprimer au nom de ma cousine Aminta pour vous signifier sa propre reconnaissance, intervint Sydartas d’Ornaan, fidèle à son rôle d’émissaire de la Suprême du Lusitaan.

Le silence s’installa, laissant chacun plongé dans ses réflexions. Le bruit lancinant des roues sur le gravier de la route en corniche fournissait un fond sonore propice à l’introspection. Quelques chants d’oiseaux vite enfuis striaient à peine son uniformité. Enfin, le carrosse quitta la falaise pour s’enfoncer dans les terres. Les trois voitures sans armoiries qui transportaient le reste de la délégation suivaient à quelque distance et dans l’intervalle, trottaient une dizaine de cavaliers en armes. Au profit d’un virage, Artémisia qui jetait un regard à peine intéressé sur le paysage monotone, identifia en tête du groupe les quatre gardes du corps du Premier Conseiller. Les routes étaient-elles peu sûres ou ces guerriers à cheval constituaient-ils seulement l’indispensable escorte d’un haut personnage nextiian ?

— Où se trouve le... Duc de Fershield-Veel ? demanda Sydartas alors qu’ils atteignaient la lisière d’une forêt de pins et que le véhicule s’engageait sous le couvert des arbres au haut toupet vert sombre.

Artémisia reporta son attention sur le visage de leur interlocuteur. Rhys de Sassy s’était rasséréné. C’était un homme solide, non dépourvu de cœur mais certainement impitoyable lorsque les circonstances l’exigeaient. Il avait fait couler beaucoup de sang au service de son roi. Sans lui, Cosme n’aurait pu revendiquer son trône et serait peut-être mort en cet instant. Sans Cyril aussi.

— Dans une ferme au sud de Kurvval. Sur le lieu même où l’a conduit Ganrael pour... l’interroger. Ses blessures le rendaient intransportable. J’ai fait aménager l’endroit du mieux possible. Mais maintenant qu’il est sorti d’affaire, nous allons le ramener au Palais... là où je vous conduis. Mon souverain vous attend avec une impatience bien compréhensible. Après cette entrevue, je vous emmènerai, Ma Dame, et vous-même Monseigneur, si vous le souhaitez, auprès de Cyril.

Artémisia convint que sa propre impatience devait céder le pas devant celle du jeune roi. Cyril était désormais hors de danger... et entier. Le revoir pouvait attendre quelques heures au regard des années écoulées depuis qu’il s’était exilé. Elle remercia le Nextiian d’une inclination de tête puis le questionna sur un aspect qui lui paraissait contradictoire dans le récit de ce dernier :

— Éclairez-moi, Monseigneur : puisque le fils du Régent haïssait mon époux au point de le torturer atrocement, comment se fait-il qu’il vous ait révélé l’endroit où il l’avait emprisonné ?

— Oh ? Voyez-vous, Ganrael était quelqu’un de profondément instable. A-t-il à l’ultime moment éprouvé du remord ? Ou bien plutôt croyait-il Cyril mort et se réjouissait-il d’infliger à Cosme la terrible vision du corps martyrisé de son cousin... leur cousin à tous deux ? Nous ne connaîtrons jamais ses véritables motivations.

Son explication se tenait. Pourtant la jeune femme sentit qu’il lui cachait quelque chose. Elle n’insista pas mais garda à l’esprit qu’elle ne pouvait lui accorder sa totale confiance. Beaucoup de secrets lui resteraient voilés, elle s’en doutait et d’ailleurs comment pourrait-il en être autrement ? Elle était Lusitaane et de surcroît, femme, c’est-à-dire, aux yeux des hommes, superficielle et bavarde. Cyril lui-même ne lui révélerait pas grand-chose de ce qui l’avait presque mené à la mort. Elle tourna la tête vers la portière et esquissa un sourire ironique.

La forêt semblait ne jamais avoir de fin. Peuplée de pins au long tronc noir et nu, sommés d’une houppe de longues aiguilles sombres, et de quelques feuillus de petite taille, elle n’offrait qu’un intérêt limité au regard du voyageur obligé de la traverser pour gagner la plaine et les collines d’aspect plus riant qui précédaient la capitale.

 

Cosme se leva à l’entrée des Lusitaans. Aurait-il quitté son trône et descendu les marches de l’estrade si le Duc d’Ornaan, le propre cousin de la Suprême, n’avait été accompagné de l’épouse de Cyril ? Sans doute pas. L’homme faisait partie de ceux qui s’étaient félicités de la chute du favori de leur souveraine. Peut-être déplorait-il en secret que Cyril fût toujours en vie. Aux yeux de l’adolescent, l’ambassadeur d’Aminta ne méritait pas tant d’égards que cela. Mais la politique devait l’emporter sur les émotions. Le jeune Roi se sermonna in petto et après avoir accueilli la jeune femme d’un grand sourire et d’un courtois baisemain, il tendit la main droite au Duc.

— Soyez les bienvenus à Kurvval, Excellence et vous, ma Dame la Duchesse.

Par ce titre, il la faisait quelque peu nextiiane. Elle était l’épouse du Duc de Fershield, notoirement son cousin et bien plus secrètement fils de Hodin Angon de Lesstrany, sans une seule goutte de sang lusitaan dans les veines. Pouvait-il espérer qu’un accueil chaleureux persuadât le couple de demeurer en Nextia ?

— Croyez, Votre Altesse, à la joie que ma souveraine éprouve à renouer des liens amicaux entre nos deux nations. C’est avec sincérité que je viens, en son nom, rétablir de saines et constructives relations, celles qui avaient cours du temps de votre père.

Cosme ne doutait pas de la sincérité proclamée par le plénipotentiaire. Comme ses pairs, cet homme n’appréciait que peu la guerre et ses corollaires : invasion, pillages et domination brutale. Les Lusitaans avaient tremblé dans leurs vêtements de soie tout le temps qu’avaient duré les préparatifs bellicistes du Régent nextiian. L’adolescent imaginait aisément l’énorme soupir qu’ils avaient poussé à l’unisson lorsqu'ils avaient appris sa fin tragique. Ils ne devaient leur rang qu’à de lointains ancêtres belliqueux et savaient n’avoir guère de chance face aux armées venues du Nord. Pour autant, il ne les méprisait pas de préférer l’oisiveté de la paix à la fureur de la guerre. Lui-même avait fait ce qu’il fallait pour la préserver.

— Mon père tenait à ce que le Lusitaan et la Nextiia soient aussi proches que des cousins, répondit-il après avoir accepté d’un hochement de tête l’introduction de l’ambassadeur. Aussi veux-je pour symbole l’affection qui me lie à mon cousin Cyril de Fershield car il réunit en lui les deux sangs.

Pieux mensonge ! Mais le jeune Roi était certain que Cyril ne voudrait jamais que fût dévoilée la vérité sur son origine.

Cosme n’avait pu encore s’entretenir avec lui. Il n’était sorti du coma que pour plonger dans un profond sommeil. Des drogues narcotiques légères lui étaient régulièrement administrées. Ainsi évitait-on que la souffrance et les tourments de son esprit ne vinssent entraver sa guérison.

— Sire, puis-je vous demander comment se porte mon époux ?

— C’est, pour l’heure, notre première préoccupation, à vous comme à moi, répondit-il avec gravité. Cyril est maintenant hors de danger, comme vous l’a certainement appris Rhys de Sassy. Sa convalescence sera longue et pénible mais votre présence ne pourra être que bénéfique.

Un juvénile sourire détendit son fin visage. La jeune femme qui ne semblait pas du tout intimidée en présence d’un souverain, sous les regards curieux des seigneurs rassemblés autour d’eux, était absolument charmante. Blonde, d’une délicatesse trompeuse, elle fixait sur lui ses grands yeux clairs et francs. Elle ne cherchait absolument pas à l’éblouir mais y parvenait parfaitement. Cosme se demanda si son cousin méritait une épouse aussi aimante et dévouée. Pour lui, elle avait parcouru un long trajet et traversé un détroit réputé dangereux. Elle n’avait pas hésité à se retrouver en pays étranger, peut-être hostile. Combien elle devait l’aimer !

Cosme laissa s’effacer son sourire. Dès son arrivée en Nextiia, Cyril s’était affiché avec une Louve, en avait fait sa maîtresse officielle et était allé jusqu’à la présenter à Hodin Angon de Lesstrany ! Quant à Cosme lui-même, pour complaire à son bien-aimé cousin, il avait accueilli l’ancienne prostituée avec amabilité.

Comment Cyril avait-il pu se conduire de si légère façon ? Ce n’était pas seulement pour accréditer son personnage de demi-sang renégat. Certes, il lui fallait montrer qu’il ne regrettait rien en Lusitaan, pas même une épouse qui lui avait été imposée, mais il avait manifestement pris beaucoup de plaisir à jouer cette partie de son rôle. Il n’avait rien fait pour ménager la sensibilité de son adorable épouse ! Était-elle au courant de sa conduite ? Sans doute pas.

Cosme comprit soudain la raison de l’absence de Rhys à la réception officielle de l’ambassade lusitaane. À peine les étrangers remis entre les mains des officiels, le Duc de Sassy s’était hâté à la ferme pour en déloger Fallianha. L’ancienne Louve s’était précipitée au chevet de son amant dès qu’elle avait appris où il était soigné. Était-ce une manifestation d’amour ou la crainte, en le perdant, de perdre tout ce qu’il lui avait apporté ? Cosme n’avait que peu apprécié sa présence là-bas mais Rhys avait souligné le zèle de la jeune femme qui ne rechignait pas aux tâches les plus ingrates. Il avait fait ressortir que la douceur d’une main féminine ne pouvait qu’accélérer la guérison de son cousin. Cosme avait cédé devant cet argument persuasif mais le regrettait maintenant. Il ne voulait surtout pas d’une rencontre déplaisante entre deux femmes. La tendresse et l’admiration spontanées qu’il éprouvait pour la jeune Lusitaane le poussaient à la protéger de la déception et du chagrin.

Le jeune Roi remarqua l’étonnement discret d’Artémisia devant l’assombrissement soudain de son humeur. Il mit son air attristé sur le compte d’un avenir incertain :

— Je souhaite autant que vous que mon cher cousin guérisse vite mais je ne peux m’empêcher de penser qu’une fois rétabli, il quittera la Nextiia. Vous savez, je lui dois beaucoup et surtout, j’ai pour lui une grande affection. Il s’est montré plein d’attention pour le garçon esseulé que j’étais. Je veux croire que cette attitude ne lui était pas dictée seulement par sa mission.

Artémisia écarquilla légèrement ses yeux lumineux.

— Sire ! Quoi que l’on puisse dire de Cyril, il est entier dans ses sentiments. Il n’a pas simulé son amitié pour vous.

« En êtes-vous si certaine, belle Artémisia ? J’aimerais tant vous croire. Et je voudrais tant qu’il ne rejoigne pas sa précieuse Aminta. » se dit l’adolescent royal tout en remerciant la jeune femme d’un signe de tête.

— Dès que possible, ma Dame, le Duc de Sassy, mon Premier Conseiller, vous conduira lui-même auprès de votre époux. Il est en train de prendre les dispositions nécessaires.

Comme de renvoyer chez elle l’ancienne Louve. Sans doute, Rhys n’avait-il pas la partie facile. La maîtresse nextiiane allait-elle céder sans combattre la place à l’épouse lusitaane ?

— Je vous en remercie vivement, sire.

— Désirez-vous accompagner la Duchesse de Fershield, monseigneur ? demanda ensuite Cosme au Duc d’Ornaan.

L’ambassadeur, qui avait suivi l’échange d’un air détaché, acquiesça.

— Ma souveraine m’a chargé de deux missions : m’assurer de l’état de son favori et pourvoir à une bonne entente entre nos deux nations. Autant avoir l’esprit tranquille au sujet du premier avant d’amorcer la seconde qui va sans doute requérir de longues et fructueuses discussions.

— La Suprême du Lusitaan a, de toute évidence, bien choisi son représentant. Je réitère mes paroles de bienvenue et les étends à tous les membres de la délégation lusitaane.

À cet instant, le jeune Roi jeta un regard aux seigneurs de moindre importance qui composaient la suite. Il fut frappé par le contraste qu’ils offraient avec les rudes Nextiians massés dans la salle du trône pour assister, avec des sentiments divers, à la réception de la délégation venue du sud.

Minces et glabres, avec le teint clair et l’élégance un peu molle de ceux qui préfèrent la société policée de leurs semblables aux activités requérant une grande dépense d’énergie, ils ne donnaient pas l’impression de ressentir de la gêne à être dévisagés par les seigneurs nordiques. La traversée du détroit et le trajet sans répit jusqu’à Kurvval expliquaient la nuance un peu grise de leurs faces et les cernes sous leurs yeux. Mais la fatigue ne les empêchait pas d’apparaître à leur avantage dans leurs vêtures de soie, de velours et de dentelles. Du même regard, il parcourut les rangs de ses nobles... ceux qui l’avaient soutenu dès le début et ceux qui s’étaient ralliés après coup. Les autres, ceux qui s’étaient obstinés et avaient refusé sa main tendue, étaient morts sous l’épée des premiers. Pour autant, les ralliés n’étaient pas des pleutres. Ils avaient été mis devant un choix éminemment simple : servir ou périr. Les yeux de certains s’étaient dessillés et ils avaient reconnu Cosme comme étant leur légitime souverain. D’autres étaient des opportunistes qui avaient vite compris que le fils du roi était loin d’être un enfant sans force ni détermination. Mais la férocité nordique dont ils avaient hérité de leurs ancêtres bien plus volontiers pillards qu’éleveurs ou paysans, leur taillait des traits rudes et marqués par la vie au grand air. Cosme ne devait pas tenir la partie pour définitivement gagnée.

— Nos entrevues seront fécondes et nous y mettrons le soin que nécessite l’entente entre nos deux grands royaumes. Dès demain, la salle de mon Conseil vous sera ouverte, Excellence, ainsi qu’à ceux que vous jugerez bon de vous accompagner. Je mènerai moi-même une bonne part des négociations. Il est temps que je fasse mon métier de Roi, dit-il avec le sérieux requis.

Puis il annonça :

— Vous serez logé, ainsi que la Duchesse, dans le Palais royal. Les membres de votre délégation seront accueillis dans les demeures de seigneurs de ma cour. Veuillez suivre le Comte de Flers jusqu’à vos appartements. Vos bagages vous y attendent. Dès que le Duc de Sassy sera de retour, je vous ferai prévenir. Un carrosse sera mis à votre disposition, ainsi qu’une escorte pour que vous puissiez vous rendre aussitôt auprès de Cyril.

Le jeune Roi reçut les remerciements fleuris du Duc d’Ornaan en dissimulant un léger agacement. Une fois ses hôtes partis, il quitta rapidement la salle du trône. Sa contrariété venait du fait qu’il aurait voulu courir lui aussi au chevet de son cousin. Mais il devait se montrer plus attaché à la dignité de sa fonction que soumis à ses émotions. L’image qu’il donnerait de lui ne correspondrait pas forcément à la réalité mais aux attentes de ses sujets, particulièrement de ces rudes seigneurs qui gardaient sur lui un regard ombrageux. Cosme avait prouvé son courage et sa fermeté au cours de sa prise de pouvoir. Il ne serait plus la marionnette de personne, à commencer par Rhys de Sassy et ses légalistes. Uen ardeur constante brûlait dans son cœur de roi et non un feu de paille.

Pour cette raison, il combattait vivement le besoin qu’il avait de la présence valorisante de son cousin, de son affection qui l’avait poussé à contrer les odieux projets de son oncle. Sa dépendance envers Cyril l’infantilisait. Il n’irait pas lui rendre visite dans la ferme transformée en infirmerie de campagne. Il attendrait que le fils secret de Hodin Angon de Lesstrany revînt au Palais.

Suivi par deux gardes que Rhys avais commis à sa protection, Cosme gagna ses appartements. Il referma la porte derrière lui, après avoir répondu par un vague grognement au salut déférent des soldats. Le Premier Conseiller estimait que tout danger n’était pas passé et que quelques récalcitrants pouvaient vouloir attenter à la vie du jeune Roi. Sur ses consignes, des factionnaires veillaient devant la porte mais aussi dans les corridors et sous ses fenêtres.

Cosme regarda machinalement l’endroit où son oncle avait trouvé la mort. Aucune trace de sa fin violente ne subsistait sur le parquet ciré, mais l’image du cadavre ensanglanté mettrait infiniment plus de temps à s’effacer de l’esprit du garçon. La violence avec laquelle Rhys de Sassy avait poignardé le Régent failli, le plaisir que lui-même avait ressenti à voir mourir ce serpent, la férocité avec laquelle il avait ensuite ordonné l’exécution du camérier Fafeerley le plaçait quelque peu mal à l’aise vis-à-vis de lui-même et de l’exigeant métier qu’il commençait à peine à exercer. Il ne regrettait pas la mort de ces deux personnages, pas plus que celle du Duc de Haerliis et des autres comparses de Hodin Angon de Lesstrany. Mais il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il aurait dû sauver Ganrael, ne serait-ce que parce que son extravagant cousin avait aimé Cyril durant les quelques heures précédant sa mort brutale. Cosme n’avait aucune raison de douter de la sincérité d’un agonisant. Ne lui avait-il pas révélé l’endroit où était détenu le faux transfuge alors que rien, fondamentalement, ne l’y obligeait ? Le jeune Roi transmettrait à Cyril les profonds regrets de son frère défunt.

L’adolescent s’assit sur le lit. Son regard se perdit à travers la fenêtre, par-delà les toits et les tours. Mais il ne voyait rien ; il regardait au fond de lui-même. Il ne savait plus vraiment qui était Cyril. Duc de Fershield-Veel ou Comte Certys ? Pourquoi pas Veel de Lesstrany. Mais ce n’était pas possible, ni même envisageable. Cyril n’accepterait certainement jamais de divulguer l'identité de son véritable père. La révélation de sa filiation avait certainement ouvert en lui une blessure qui tarderait à guérir. Il avait subi l’opprobre et la torture par amour pour Aminta. Rien que pour cela, il demeurerait Lusitaan. Si ce n’était de sang, ce serait de cœur. Mais pour Cosme, le dilemme différait. Il ressentait l’envie de déclarer à la face du monde et surtout à celle de la souveraine lusitaane que son favori était pleinement nextiian, qu’il était le fils de Hodin Angon de Lesstrany et non celui du marchand Certys. Aminta se verrait empêchée d’accueillir le jeune Avian comme un héros national. Il resterait à Kurvval... et en tiendrait à jamais rigueur à Cosme.

Le jeune Roi se frotta nerveusement les joues. Son cousin souffrirait si son secret était révélé au grand jour. Mais d’autres inquiétudes persuadaient Cosme de se taire. Mis devant le fait accompli, Cyril de Fershield pouvait décider qu’il détenait autant de droits que son cousin au trône. Des zones d’ombre subsistaient en lui. Cosme connaissait-il vraiment celui qui avait admirablement trompé le Régent lui-même ? Cyril l’avait assuré de son affection tout en ourdissant ses desseins. Bien sûr, il lui avait sauvé la vie, mais cela n’entrait-il pas dans ses plans ? C’était pour Aminta qu’il avait sacrifié son vrai père, son frère et presque perdu la vie. Pas pour lui, pas pour la paix, mais pour Aminta. Si on lui enlevait sa raison de vivre, jusqu’où était-il prêt à aller ? Cyril représentait un danger certain.

Cosme se détesta de penser ainsi. Mais il devait se montrer lucide pour son propre bien et celui de son royaume.

 

1 Navire à aubes

2 Homme dans le ciel (synonyme de Fær Thuás)

3 Batelier

4 Convoyeur de charrettes, charrelier

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